Couverture du journal du 17/07/2024 Le nouveau magazine

Paul Thirion, l’histoire d’un « happyculteur »

Grand voyageur, Paul Thirion a choisi de se fixer en Périgord pour créer Erika (du nom d’une bruyère chère à ses essaims), pour produire du miel… et des alcools forts.

Paul Thirion, Erika, apiculture

Paul Thirion © Loïc Mazalrey

C’est l’histoire d’un homme qui a fait la rencontre de sa vie avec l’apiculture. Arrivé en Dordogne en 1996, Paul Thirion entre chez les Compagnons dès ses 16 ans pour apprendre l’ébénisterie. Au même moment, le hasard lui fait rencontrer un apiculteur pour fabriquer ses ruches. Un trait d’union par le bois vers un autre univers. « J’ai continué à travailler avec lui, dans le Gers, tout en tournant chez les Compagnons, à Angers, Limoges, Cholet. Puis j’ai lâché le travail en atelier pour devenir assistant d’artiste peintre, je suis parti aux Antilles, j’ai été charpentier… À 22 ans, j’ai réalisé que l’apiculture avait pris beaucoup de place dans ma vie. » Il la choisit par passion et par raison au vu du potentiel : le professionnel avec lequel il travaille est passé de 30 à 1 000 ruches en cinq ans. « Et ce métier me permet de vivre en extérieur, de changer d’environnement avec les saisons… » Comme un reste de chemin compagnonnique car ce travail a peu évolué au fil du temps, des ruches en osier à celles en bois, avec une faible mécanisation.

DE LA RUCHE À L’ALAMBIC

Paul Thirion ©Loïc Mazalrey

Mais comment passe-t-on du miel aux spiritueux ? « Mon arrière-grand-père avait une distillerie de rhum en Guadeloupe et mon grand-père était négociant en vin. » Paul a toujours vécu dans un environnement de vente et production. « Mon père vit en Irlande et j’y ai découvert le gin tonic, à une époque où ma mère se formait quant à elle pour distiller des huiles essentielles. » Secouez tout ça et vous obtiendrez Erika, dans une belle atmosphère de concentré aromatique.

« Ce touche-à-tout a voulu intégrer le miel dans sa recette de gin, tisser un lien entre apiculture et spiritueux. »

Ce touche-à-tout, qui use de ce que la nature met à sa portée, a voulu intégrer le miel dans sa recette de gin, « tisser un lien entre apiculture et spiritueux en essayant de valoriser le produit de toutes les manières ». L’originalité d’Erika Spirit, c’est cette cohérence par le miel, incorporé brut en macération avant la distillation. « J’ai d’abord rencontré le distillateur qui a formé ma mère, une sorte de savant fou basé en Suisse, puis la distillerie Bercloux, près de Cognac, qui produit à façon : on lui a confié un cahier des charges et on a avancé ensemble sur la recherche-développement à partir des plantes que nous souhaitions pour valider les proportions. » Deux ans après, c’est avec la Distillerie Clovis Reymond, à Villamblard, que Paul met au point sa vodka pour le Caviar de Neuvic : « Nous distillons désormais 100 % chez lui. Cette proximité allège la logistique et nous pouvons faire du sur-mesure. Nous louons les alambics en attendant d’acquérir le nôtre, quand les volumes de vente le justifieront. »

LEVÉE DE FONDS EN COURS

Erika produit 12 000 bouteilles par an. « Pour faire plus, il faut se structurer, améliorer la traçabilité pour toucher des clients plus importants. » La levée de fonds en cours, réalisée dans un cadre privé, va lui donner les moyens d’avancer avec le recrutement d’une commerciale et d’une personne polyvalente à la production. « Depuis deux ans, je suis seul avec une salariée. » À terme, le bon format repose sur trois personnes à la production et trois au commercial-administratif.

« Erika produit 12 000 bouteilles par an. »

La structure commerciale Erika Spirit était venue compléter en 2019 l’exploitation agricole née en 2009, mais cette organisation est en train de fusionner en une seule entreprise, résolument agricole.

© Loïc Mazalrey

OBJECTIF : HYDROMEL ET WHISKY

« Ça a davantage de sens. La production de la ruche est valorisée à travers des gammes de spiritueux, quatre références de gin et deux de vodka, huit sortes de miels en pots… Et on va développer l’hydromel. » Fusion logique de ces deux univers, « il est plus compliqué à réaliser que le gin, préparé comme un vin avec un mélange eau et miel dans des proportions très variables. Je continue les essais avec le laboratoire œnologique de La Périgourdine… à 100 mètres de mon atelier ». La mise au point d’un whisky figure aussi en bonne place parmi les projets. « L’hydromel étant vinifié en fûts de chêne, il serait intéressant d’y faire vieillir du whisky. J’y pense depuis quatre ans. »

DE BERGERAC À NEUVIC

« L’happyculteur » tient à continuer à travailler localement, un peu comme ses abeilles, quelques kilomètres alentour : une graphiste de Lalinde a signé l’habillage des produits et l’impression se fait chez Étiqu’Adher, à Bergerac… Une autre étape majeure consistera à quitter le site de l’Escat (Bergerac) pour s’installer à Neuvic-sur-l’Isle dans un bâtiment construit d’ici fin 2024, qui accueillera le public. « Nous serons dans un tissu économique pertinent, tourné vers l’agroalimentaire, près du domaine Huso et du siège de Novi, où nos ruches sont installées. »

©LoïcMazalrey

HYPER LOCAL

Quelques idées s’épanouiront quand la boutique de Neuvic ouvrira : extrait de propolis, produits d’épicerie à DLC courte. « Nala, savonnière bergeracoise labellisée slow cosmétique, fait des essais avec notre cire pour fabriquer sur mesure des savons Erika. » Le chiffre d’affaires actuel de 150 000 euros devrait doubler en 2024, l’objectif étant d’arriver à 1 million d’ici quatre ans. La marque très créative, distribuée par Julien de Savignac en Dordogne et par des grossistes en France, bénéficie d’un vent favorable pour l’hyper local, dans une forte concurrence nationale.

PASSAGE EN BIO

L’apiculteur possède 500 colonies (essaims et ruches). À partir des points fixes de Neuvic, Saint-Astier et Issigeac, il organise des transhumances vers le parc naturel des Landes de Gascogne (Landes, Gironde). Il loue aussi ses ruches à des arboriculteurs pour polliniser kiwis et pommiers.

Erika produit essentiellement du miel de fleurs : châtaignier, acacia, bourdaine, bruyère, fleurs sauvages. Sa production vient de passer en bio, un processus déroulé sur un an qui perturbe l’organisation, « mais ça s’est finalement bien passé ». Les abeilles ne doivent pas aller butiner du colza conventionnel mais peuvent malgré tout se trouver sur ces zones hors floraison. « Nous devons aussi apporter un traitement naturel aux attaques de varroas, assurer le nourrissement avec sirop et sucre bio. » ■

DES RUCHES AU DOMAINE DU CAVIAR DE NEUVIC

Deux nouveaux associés ont repris les parts des deux premiers et 14 investisseurs ont choisi Erika, essentiellement des Périgourdins. Des (pointures) comme Philippe Georges (Novi), Rémy Lathouwers (LVE n° 2541), Laurent Deverlanges (Caviar de Neuvic), Charles Bataille (Podowell), Clovis Reymond, Nicolas Désiré (caviste à Bordeaux) ou encore Laurent Lecœur (Intermarché). Le premier contact avec le dirigeant du Caviar de Neuvic portait sur l’installation de ruches sur le domaine Huso. L’idée d’une vodka s’est imposée pour accompagner le caviar : ainsi est née Neuvik, breuvage plus typé que la neutralité prévue. Et l’heureuse rencontre est allée jusqu’à l’alliance financière.