Couverture du journal du 06/04/2024 Le nouveau magazine

Production : la noix ressort de sa coque

Le président du syndicat professionnel de la Noix du Périgord et de l'Interprofession InterNoix Sud-Ouest, Fabien Joffre, dévoile les ambitions retrouvées de la filière nucicole après la crise de surproduction qu'elle a traversée en 2022.

© Loïc Mazalrey - La Vie Economique

La Vie Economique : Comment se porte la filière noix française ?

Fabien Joffre : « Nous sortons d’une crise économique d’envergure avec de prix très bas dus aux à des volumes de récolte exceptionnels. En 2022, la production de noix avait atteint 56 000 tonnes contre 23 000 tonnes en 2021, c’est plus du double. »

LVE : Cette production a-t-elle retrouvé un niveau plus raisonnable en 2023 ?

F. J. : « En 2023, la production de noix a chuté à 23 000 tonnes en France. Nous avons dû faire face à la prolifération d’un champignon favorisée par la forte humidité que nous avons connue au printemps. Nous ne disposons en France que de 50 % des 450 molécules autorisées partout ailleurs pour traiter nos arbres. Cela nous oblige à traiter davantage pour essayer d’être aussi efficace. Deux à trois fois en moyenne contre une seule fois auparavant pour des résultats qui sont parfois discutables. »

« La Dordogne est le plus gros producteur de noix (60 %) »

LVE : L’Appellation d’origine protégée (AOP) Noix du Périgord s’en sort-elle mieux que les autres ?

F. J. : « Même si elle est plus qualitative, elle est confrontée, comme les autres, aux aléas du marché. Si l’AOP porte en théorie sur cinq départements, dans les faits, seuls 50 % de ces territoires peuvent prétendre à l’AOP en raison du cahier de charges qui s’y rapporte. Pour bénéficier de l’AOP, il faut cultiver des variétés locales ou françaises (corne, grandjean, marbot, franquette) et justifier d’une d’un certain nombre d’arbres plantés à l’hectare. »

© Loïc Mazalrey - La Vie Economique

© Loïc Mazalrey – La Vie Economique

LVE : Sur les cinq départements que vous évoquez, quels sont ceux qui produisent le plus de noix ?

F. J. : « La Dordogne est le plus gros producteur de noix (60 %), suivie du Lot (25 % ), de la Corrèze (15 %), de la Charente et de la Gironde. »

« La noix du Périgord a trouvé une ambassadrice de choix en la personne de Sophie Marceau »

LVE : La production de noix est-elle absorbée par le marché de consommation intérieur français ?

F. J. : « La France est le premier producteur de noix de l’Union européenne, mais 80 % de notre production de noix coques part en Espagne. Dans le même ordre d’idée, la moitié de notre production coques-cerneaux part en Espagne. Les Espagnols consomment 2,5 kg de noix par an là où les Français en mangent 500 g. »

LVE : Est-il encore possible de changer les habitudes de consommation des Français ?

F. J. : « Je crois plutôt que la valorisation de la noix passera par le développement d’un produit fini. En Chine, la noix est transformée en lait. Les enfants en boivent quotidiennement en raison des omégas 3 et 6 qu’il contient. La noix a un effet positif sur la structuration du cerveau, les Chinois font le rapprochement entre la forme du cerneau et celle du cerveau. »

© Loïc Mazalrey - La Vie Economique

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LVE : Le syndicat professionnel de la noix et du cerneau de Noix du Périgord ou l’Interprofession InterNoix Sud-Ouest ont-ils les moyens à eux seuls de porter cette ambition ?

F. J. : « Je ne crois pas. C’est la raison pour laquelle notre interprofession est en train de se rapprocher de celle de la Noix de Grenoble. Nous avons des sujets de préoccupation communs et parler d’une seule voix nous permettra de peser davantage dans les politiques agricoles. Nous avons profité du Salon de l’agriculture pour rencontrer les collègues de la filière pêche, poire ou kiwi. Ils ont beaucoup à nous apprendre en matière d’organisation. »

LVE : Quelle(s) forme(s) concrète(s) va prendre ce rapprochement entre les deux AOP ?

F. J. : « Nous nous sommes donné pour objectif de travailler ensemble dans quatre directions. L’innovation, avec une mutualisation de nos outils de recherche, le but étant de développer de nouvelles variétés et de trouver des traitements adaptés contre les parasites. La communication, avec le souci de mettre en avant les bienfaits de la noix riche en oméga 3 et oméga 6 sur la santé. L’anticipation des prix du marché, avec la volonté de mieux organiser les périodes de promotion ; et la prise en compte du réchauffement climatique, avec l’obsession de gérer au mieux l’eau qui se raréfie de plus en plus. »

LVE : En matière de communication, on peut dire que Noix du Périgord a reçu un sacré de coup de pouce…

F. J. : « La noix du Périgord a trouvé une ambassadrice de choix en la personne de Sophie Marceau. L’actrice a apporté son soutien à l’AOP en publiant une vidéo sur son Instagram dans laquelle elle fait l’éloge de notre production. Son post a été vu par 800 000 personnes. C’est un cadeau inattendu. »

« Notre interprofession est en train de se rapprocher de celle de la Noix de Grenoble »

LVE : Quels sont les défis que devra relever la filière noix dans les dix prochaines années ?

F. J. : « 50 % des producteurs de noix seront à la retraite en 2030. Il faut redonner l’envie aux gens de planter. Le taux de renouvellement des noyers est très faible. Il a chuté de 200 hectares par an à 30 hectares par an en l’espace de vingt ans. Nous sommes à contre-courant de la tendance générale. Partout ailleurs, le noyer est l’arbre qui est le plus planté. »

LVE : En pleine crise de la noix, la médiatisation du braquage d’une cargaison de cerneaux en provenance de Californie, possiblement truffée de cocaïne, en Dordogne mi-avril, a suscité la colère des internautes.

F. J. : « C’est normal. Il y a beaucoup de fantasmes sur le sujet. On a vite fait de confondre deux marchés : celui des noix à coque, ramassées directement au pied du noyer, et celui des cerneaux de noix. »

LVE : Est-ce à dire que les deux marchés ne sont pas impactés de la même manière par la crise ?

F. J. : « Est touché par la crise le marché des fruits à coque. Avec 56 000 tonnes récoltées en 2023 contre 40 000 habituellement en France, le prix de la noix a chuté et celui de la noix du Périgord (d’appellation d’origine contrôlée) avec. A contrario, la production européenne de cerneaux de noix n’est pas suffisante pour répondre aux besoins de la filière agroalimentaire. D’où le recours à l’importation de cerneaux en provenance de Californie ou du Chili, deux secteurs réputés pour la compétitivité de leurs prix. La main-d’œuvre y est payée 4 euros de l’heure. »

LVE : Comment être sûr que les cerneaux noix du Périgord ne soient pas importés ?

F. J. : « Un organisme indépendant contrôle chaque année le respect des cahiers des charges AOP et la traçabilité des noix achetées et vendues sous AOP, chez tous les opérateurs. »

© Loïc Mazalrey - La Vie Economique

© Loïc Mazalrey – La Vie Economique

Fabien Joffre : le parcours du président de la filière

Fabien Joffre, 46 ans, élève 140 vaches et cultive 50 hectares de noyers à Nailhac, près de Hautefort, dans le nord-est de la Dordogne. Avant lui, cinq générations de nuciculteurs se sont succédé sur la propriété familiale. « Il y avait déjà des noyers plantés en ligne fin XVIIe / début XVIIIe siècle dans cette parcelle », sourit l’agriculteur en couvant du regard sa noyeraie. Mû par la même passion que son père pour l’agriculture, Fabien Joffre a commencé sa carrière « au pire moment », quelques mois avant la tempête de 1999. « Je revois encore les arbres se coucher les uns après les autres sous le poids du vent », raconte le quadragénaire qui doit le rebond de son exploitation aux aides versées à l’époque par l’État, la Région et le Département. « Nous avons pu planter de nouvelles variétés de noix qui donnent des fruits au bout de cinq ans contre huit à dix ans auparavant. » Président du syndicat de la Fédération départementale du syndicat des exploitations agricoles (FDSEA) de la Dordogne de 2015 à 2022, ce père de famille a pris en 2018 les rênes de la Coop Cerno, la coopérative créée en 1983 par Pierre Tuneu à Cénac-et-Saint-Julien avant d’être élu la même année à la tête du syndicat de la Noix du Périgord et de la jeune interprofession Internoix Sud-Ouest en 2021.