Couverture du journal du 06/04/2024 Le nouveau magazine

Bessac, au bout des tunnels

C’est le dernier fabricant de tunneliers en France. Basée à Saint-Jory, au nord de Toulouse, l’entreprise Bessac creuse depuis près de 50 ans des tunnels de toute taille partout dans le monde. Elle revient aux sources cette année en ressuscitant la machine qui a percé la ligne B du métro toulousain en 2003 et qui va s’occuper de son prolongement jusqu’à Labège.

Bernard THÉRON, PDG de Bessac

Bernard THÉRON, PDG de Bessac © Louis Piquemil - La Vie Economique

Quand on frôle le 1,80 mètre, il est rare qu’on doive lever les yeux pour saluer une Dame. Mais face à Clémence Isaure et ses 5,28 mètres, on est obligé de s’avouer vaincu. Non, nous n’avons pas croisé le fantôme de la fondatrice des Jeux Floraux de Toulouse, née au XVe siècle. Clémence Isaure est tout simplement le nom donné au tunnelier de l’entreprise Bessac qui va creuser le prolongement de la ligne B du métro vers Labège. « C’est la même machine qu’on a utilisée en 2003 pour forer au niveau de la station Jean-Jaurès », précise le président de Bessac, Bernard Théron. À l’époque, il portait le nom de Xavier Darasse, l’organiste toulousain mort en 1992.

La signature Bessac

Clémence Isaure est ce qu’on appelle un tunnelier à attaque ponctuelle à air comprimé. Cela signifie que la partie avant de la machine creuse le sous-sol avec un bras articulé qui tourne à 360 degrés. Mais la particularité de ce chantier, c’est que le tunnel du métro doit passer sous le canal du Midi. Afin d’éviter les infiltrations d’eau, il faut donc travailler sous air comprimé pour réaliser une contrepression. « Ce type de tunnelier est la signature Bessac, indique Bernard Théron. À l’origine, les tunnels étaient creusés à la pelle et à la pioche. Dans les années 80, le fondateur de l’entreprise, Michel Bessac, a voulu mécaniser le procédé et a eu l’idée de ce type de tunnelier. » À l’intérieur de la machine, un opérateur pilote le bras d’abattage et observe le travail par un hublot. Tandis que l’avant du tunnelier creuse, l’arrière pose le revêtement du tunnel constitué de voussoirs en béton (voir ci-contre). À plein régime, Clémence Isaure avancera de 5 à 10 mètres par jour sur les 500 mètres à creuser.

Tunnel percé par Bessac à Meudon, à côté du RER

Tunnel percé par Bessac à Meudon, à côté du RER © Yves Chanoit

2/3 du chiffre d’affaires à l’international

Près de 50 ans après sa création en 1975 à Réalmont (Tarn), Bessac a creusé plus de 400 kilomètres de tunnels partout dans le monde. L’entreprise de plus de 500 salariés compte plusieurs filiales implantées en Colombie (200 personnes), Côte d’Ivoire, États-Unis, Canada… et affiche 150 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2023 dont les deux tiers à l’étranger. Un succès hors des frontières qui a mis du temps à se construire. « La première expérience à l’étranger, à Berlin, en 1995 a été un peu douloureuse », raconte Bernard Théron. « Il faut imaginer la PME de Haute-Garonne, qui a ses habitudes en France, venir dans le nord de l’Allemagne. Le contexte était nouveau, la mentalité très différente et ajoutez à cela que pas grand monde ne maîtrisait la langue… Ça n’a pas été simple ! » L’actuel président rentre chez Bessac en 1998 avec pour objectif de dynamiser l’activité à l’international. « Aujourd’hui, on est intervenu dans plus de 30 pays et notre savoir-faire est reconnu partout dans le monde. » Bessac a su notamment s’appuyer sur la très forte implantation à l’étranger de sa maison-mère, Soletanche Bachy, qui a repris l’entreprise à Michel Bessac en 1990 (entrée ensuite dans le groupe Vinci en 2007).

Bessac en chiffres

1975 : création à Réalmont (Tarn)

1983 : déménagement à Saint-Jory (Haute-Garonne)

150 millions d’euros de CA en 2023

500 salariés dont 250 en France

400 km de tunnels creusés depuis la création

Un prix pour un chantier à Hong Kong

Lorsqu’on évoque les chantiers à l’étranger, on observe les yeux du Narbonnais qui brillent. À 56 ans, celui qui a notamment vécu en Colombie et en Allemagne – et parle couramment quatre langues – se souvient. « Quand on est arrivé en Colombie en 2000, personne n’y mettait les pieds. La criminalité était élevée, il y avait encore de nombreux groupes de guérillas. Aujourd’hui, on est implanté localement avec 200 Colombiens. » Bogota, Miami, Hong Kong, Doha, Panama… Les villes et les réalisations parfois hors du commun se succèdent. « À Hong Kong, on a construit une machine incroyable pour démonter les voussoirs d’un tunnel. C’était du jamais vu ! » L’entreprise a même reçu un prix de l’International Tunneling Association en 2013 pour son TDM (Tunnel Dismantling Machine).

Dernier des Mohicans

Il faut dire qu’en France, Bessac est bien seul sur le marché des tunneliers. L’entreprise est la dernière dans l’Hexagone à fabriquer elle-même ses machines souterraines. « Nous avons un parc d’une cinquantaine de tunneliers », détaille le PDG. En Europe, il n’y a que les Allemands de Herrenknecht qui font la même chose. « Aujourd’hui, les leaders du secteur sont les Chinois. Ils s’y sont mis il y a 15 ans et ils ont dépassé tout le monde. Leur marché local est énorme et aujourd’hui, leurs tunneliers sont fiables. L’un d’entre eux était même présent sur les travaux du Grand Paris Express ! » Pour faire face à cette concurrence, Bessac a dû s’adapter. « Nous avons élargi notre gamme avec des microtunneliers pour creuser des tunnels plus petits. Aujourd’hui, on maîtrise toute taille de 500 mm à 8 mètres de diamètre ! » Métros, assainissement, transport d’énergie, de câbles à haute tension… les chantiers sont nombreux et variés. « Depuis 15 ans, nous sommes même présents à Bure sur le laboratoire test pour l’enfouissement des déchets nucléaires, à 500 mètres de profondeur. »

Les équipes de Bessac devant Clémence Isaure

Les équipes de Bessac devant Clémence Isaure © Laurent Barranco

Chantier important : la connexion haute tension entre l’Espagne et la France

L’année 2024 s’annonce à nouveau palpitante. Outre les travaux du métro à Toulouse, Bessac va intervenir sur le projet Inelfe, la connexion haute tension entre l’Espagne et la France, de Bilbao à Bordeaux. Le câble électrique va passer de la mer à la terre pour contourner le gouf de Capbreton, un canyon sous-marin de plus de 3 500 mètres de profondeur, dans le golfe de Gascogne. « C’est un gros chantier où on travaille à proximité de plages très touristiques comme Hossegor ou Lacanau pour assurer les passages mer/terre du câble. On ne peut travailler qu’en dehors des périodes estivales et il faut aller vite donc ce sera du 24 h/24 et 7 jours sur 7. » Pour ce faire, Bessac va devoir recruter. Après 70 embauches en 2023, ce ne sont pas moins de 50 personnes qui vont grossir les rangs du Haut-Garonnais cette année. « Le monde des tunnels est un monde fascinant, quand on y goûte, on y reste ! »

 

Présent également sur la ligne C

Si Bessac a remis au jour son tunnelier Clémence Isaure pour le prolongement de la ligne B entre Ramonville et Labège, l’entreprise sera aussi présente sur le gros chantier de la ligne C. « Au sein du groupement Horizon, nous avons remporté le lot 4, qui va de Jean-Rieux à Montaudran. » Une présence naturelle pour Bernard Théron. « On est heureux de réaliser un chantier chez nous. Commercialement, c’est également important. Si on ne gagne pas un appel d’offres à la maison, comment voulez-vous que nos clients à l’étranger nous fassent confiance ? » Toutefois, sur ce lot, Bessac ne fournira pas le tunnelier qui mesurera 8 mètres de diamètre. « Nous avions envisagé une ligne de production de gros tunneliers de cette taille en vue des travaux du métro. Mais pour amortir une telle ligne, il faudrait en produire au moins un par an de cette taille, ce n’est pas possible. » Le tunnelier flambant neuf a finalement été acheté à l’allemand Herrenknecht. Il a été baptisé Marguerite de Catellan, en l’honneur de la poétesse du XVIIe siècle. Tous les tunneliers qui œuvreront sur les 27 kilomètres de la ligne C porteront des noms féminins afin de coller avec la tradition de la Sainte-Barbe, la sainte patronne des mineurs.

Les voussoirs du métro toulousain : une première mondiale

Clémence Isaure va creuser 500 mètres de galerie souterraine pour le prolongement de la ligne B du métro, tout au long desquels 2 850 voussoirs seront installés. Ces structures de béton sont assemblées les unes aux autres, comme des Lego, sous la forme d’un anneau de 12 tonnes qui tient le tunnel. Ils sont fabriqués à Labège par l’entreprise Prega et pour la première fois, un béton très bas carbone a été utilisée pour ces voussoirs. « Nous avons utilisé du métakaolin, une poudre d’argile calcinée qui est un déchet des usines de briqueterie », détaille Augustin Morando, le directeur de projet métro chez Bessac. « Cela permet de diviser par 3 la quantité de COrejetée. » Originalité du projet, tous les matériaux utilisés pour le prolongement de cette ligne B sont 100 % Made in Occitanie et avec un objectif de réutilisation des matériaux. C’est déjà le cas du tunnelier qui a plus de 20 ans, mais aussi des moules de voussoirs, déjà utilisés lors d’un précédent chantier en Belgique. Quant au béton, le ciment vient de Port-la-Nouvelle (Aude), le métakaolin provient de Fumel (Lot-et-Garonne) et le sable de Portet-sur-Garonne.