Couverture du journal du 06/04/2024 Le nouveau magazine

Le poids de l’histoire dans l’économie

Lors de l’ouverture du 150e anniversaire de la Société historique et archéologique, à la préfecture, l’historienne Corinne Marache s’est demandé : « Que veut dire Périgord aujourd’hui ? » En fait bien des réponses sont liées à sa réalité économique.

© Shutterstock

Après un rappel de la construction sociale du Périgord, la professeure d’histoire contemporaine à l’université Bordeaux-Montaigne, contributrice de la Nouvelle Histoire du Périgord (Cairn), souligne les points forts que sont ses productions industrielles ou artisanales innovantes, « avec des success stories comme Repetto ou la sellerie CWD, les biscottes La Chantéracoise ou Innovfruit pour la châtaigne, on peut établir une longue liste ». Si l’industrie locale a connu la fin d’Adidas à Nontron ou de Marbot à Neuvic dans les années 1980, des secteurs économiques ont eu la capacité de se réinventer, notamment autour de l’agroalimentaire.

Une image porteuse

L’agriculture est passée de 27 000 exploitations en 1970 à 6 000 aujourd’hui, pour beaucoup aux mains de chefs d’entreprise qui devront passer la main dans une poignée d’années. « Cette chute massive est un bouleversement civilisationnel du monde rural, ce secteur ne concernant plus que 10 % à peine de la population active. » Mais l’historienne aime les mises en perspective et propose de regarder les chiffres autrement. « Étendu à l’agroalimentaire et à l’agrotourisme, cela représente un actif sur quatre et ces activités deviennent les atouts du Périgord, contribuant à une image magique. »

« L’agriculture est passée de 27 000 exploitations en 1970 à 6 000 aujourd’hui, pour beaucoup aux mains de chefs d’entreprise qui devront passer la main bientôt »

Si le modèle familial est amené à disparaître au profit d’une agriculture de firme, qui produit 60 % des ressources sur le sol français, cette agriculture a vu plus qu’ailleurs des choix s’opérer en lien avec son histoire et son héritage : des labels, signes de qualité et d’origine, orientations distinctives concernent plus de 50 % des produits élaborés localement. Ce repérage qualitatif apporte une valeur ajoutée à l’économie et au renom du Périgord. « Depuis le XVIIIe siècle, c’est l’image du Périgord qui apportait de la valeur à un produit, perçue partout dans le monde où il voyageait ; c’est aujourd’hui le phénomène inverse : ces produits labellisés donnent de la valeur au territoire. » La marque Saveurs du Périgord est née sur ce constat.

© SBT

© SBT

Secteurs d’excellence

Deuxième en Nouvelle-Aquitaine pour le nombre d’exploitations passées en bio, quatrième en surface agricole utile, le département opère des choix qui vont de pair avec les secteurs d’excellence, en lien avec la reterritorialisation de l’alimentation. Au-delà de Lascaux et des châteaux, le savoir-faire gastronomique ajoute à la réputation du Périgord. « La cuisine paysanne, l’art de vivre, les manières de table font partie de sa définition actuelle, beaucoup plus complexe. »

« Le tourisme compte pour 20 % dans la richesse économique du département »

Le tourisme compte pour 20 % dans la richesse économique du département (3 millions de visiteurs par an) et plus encore dans l’imaginaire collectif. Les villages sont, eux aussi, labellisés. « Le patrimoine est vivant, avec des savoir-faire artisanaux autour de la pierre, de la laine… La volonté assumée de sauvegarde et de transmission, loin de tout passéisme, devient une force d’innovation et de développement. » Des festivités, des salons, mettent en avant la culture locale.

Fabriques collaboratives

« Alors, que veut dire Périgord aujourd’hui ? Ce territoire encore rural et agricole sait vivre avec son temps en s’appuyant sur son héritage et tirer profit de ses avantages comparatifs avec d’autres espaces. C’est une richesse en mouvement, une représentation d’imaginaires qui diffèrent selon qu’on est un enfant du pays, un néorural guidé par une vision fantasmée ou un étranger qui a tout à découvrir. Cette population hétéroclite met sur ce mot des attentes diverses. » La Shap contribue à y réfléchir pour ne pas se déconnecter de ce Périgord en plein renouvellement. La collecte des savoirs et des mémoires, organisée en lien multipartenarial pour repérer des fonds d’archives d’entreprises (les livres de comptes d’agriculteurs, d’artisans, commerçants disent beaucoup d’une époque), renouvellerait des champs historiographiques, tout comme la recherche d’acteurs de terrain méconnus pour prendre la parole lors de cafés historiques mêlant érudits locaux et historiens professionnels. La chercheuse pense spécialement au musée Voulgre, à Mussidan, qui recueille des traces de l’industrie de la chaussure en vallée de l’Isle. « Et pourquoi pas un bus de la Shap qui circulerait pour apprendre à « faire de l’histoire » ? » Laisser de la place aux jeunes est une piste qui n’a rien d’anecdotique pour le futur de notre passé…