Couverture du journal du 22/05/2024 Le nouveau magazine

Sur la route de Madiran

Vin puissant marqué par la tradition, le madiran et ses acteurs sont pourtant en pleine évolution. Une palette de goûts plus subtils, une qualité affinée, des ouvertures vers l’œnotourisme : produit sur trois départements, ce nectar composé de tannat n’en finit pas de se réinventer.

madiran

La Maison des vins à Madiran © Lilian Cazabet

Sur la route qui mène à Madiran, les champs de céréales du Val d’Adour s’effacent peu à peu et cèdent leur teinte jaune à un camaïeu de verts qui dessine une tout autre ambiance. Avant d’être un rouge d’exception, le madiran c’est d’abord ce vert, émeraude dans ses forêts denses, tendre dans ses prairies… Et un village, à la pointe des Hautes- Pyrénées. Dans les coteaux qui rivalisent avec le ciel, les vignobles serpentent, à perte de vue. Ce tableau là n’est pas linéaire, les versants raides côtoient les flancs escarpés, les sols argileux marquent les replats du piémont et les galets roulés de l’Adour s’invitent dans ces terres pentues.

UN CÉPAGE À L’IMAGE DE SES PAYSAGES

Autant de caractères qui forment un cépage à l’image de ses paysages, forgé par le climat, le sol, l’altitude mais aussi l’amour de l’homme pour cette terre, par- fois rude, souvent généreuse. À la jonction du Gers et des Pyrénées- Atlantiques, le terroir du madiran offre cent visages et chacun d’eux façonne un vin remarquable et singulier, qui porte le nom du lieu où il a vu le jour, créé par les moines bénédictins au XVe siècle et qui depuis, n’en finit pas d’évoluer.

Madiran

© Lilian Cazabet

80 CUVÉES DANS UN ÉCRIN DESIGN

La Maison des Vins ne pouvait être ailleurs qu’au prieuré du village. Dans cet imposant édifice de pierres blondes du XIe siècle, le temps semble s’être arrêté et pourtant, c’est un lieu d’accueil ultramoderne qui vit entre ses murs lourds. Avant d’en découvrir les trésors mis en bouteilles, c’est ce mariage insolite qui frappe les yeux et laisse penser qu’ici rien n’est vraiment comme l’on s’y attend. Symbole des changements qui s’opèrent jusque dans le goût des vins, cet écrin au design fort reçoit toute l’année les amateurs d’œnologie mais aussi les novices, les curieux et les touristes. Au cœur de l ’ automne, ils son t encore quelques-uns à faire retentir le carillon de la porte d’entrée. Et le voyage à travers plus de 80 cuvées présentées ici a tout d’une rencontre avec la force et les saveurs de caractère. Inaugurée en 2021, la nouvelle version de l’antre de la dégustation porte déjà ses fruits : la fréquentation affiche une hausse de 17 %. Une tendance qui se retrouve également dans le panier moyen qui a augmenté de 13 % et avoisine désormais les 65 €.

200 VIGNERONS SUR 37 COMMUNES

Il n’est pas prémédité d’affirmer que le renouveau marque l’appellation que 200 vignerons font vivre à travers 37 communes et trois départements. Une particularité territoriale qui est loin d’être la seule, comme l’explique Pascal Savoret, président ODG et section Madiran et Pacherenc du Vic Bilh : « Il y a deux entités, d’abord l’ODG, l’organisme de défense et de gestion, qui avant était ce qu’on appelait le syndicat. Depuis la réforme, on assure les contrôles en amont, suivant le cahier des charges, et non plus simplement sur le produit fini. On a également un organisme de contrôle externe qui vérifie, lui, que l’on fait bien notre mission. L’autre partie concerne l’interprofession des vins du Sud-Ouest qui regroupe toutes les appellations, d’Irouléguy jusqu’à Aurillac… et au milieu on a des sections ». Gail- lac, Fronton, Côtes de Gascogne, Saint-Mont et enfin Madiran et Pacherenc : un tronc commun pour lequel les vignerons cotisent, auquel il faut ajouter les cotisations internes qui servent aux actions de communication et valorisation.

Le château Montus a été précurseur et un exemple pour l’oenotourisme

UNE NOUVELLE ÉQUIPE DE PROMOTION

C’est ainsi que le poste de Sophie Lafeuillade a été financé pour l’Inter- profession tout comme celui de Manon Bertrand qui gère, elle, l’ODG. Une toute nouvelle équipe dont une des missions est de pro- mouvoir les événements phare telle l’incontournable « Fête du vin » du 15 août ou encore les Portes Ouvertes du dernier week-end de novembre. L’œnotourisme est également au cœur du développement avec des circuits à travers ces paysages magnifiques où le patrimoine d’exception n’est jamais bien loin des vignobles. Dans ce domaine, Alain Brumont des châteaux Montus et Bouscarré fait figure de précurseur et d’exemple, avec des vins d’une renommée mondiale, le vigneron a su s’ouvrir au public pour partager ses cépages emblématiques. Visite à vélo, randonnée pédestre art et terroir, petit-déjeuner gascon : des secrets de ses grands vins aux moments inoubliables dans les chais, le détenteur du « Trophée de l’œnotourisme » se distingue autant que ses nobles cuvées.

Avec moins de 500 habitants, le village de Madiran a un peu plus de mal à accueillir ses visiteurs, d’autant plus que le seul restaurant est fermé depuis trois ans. Mais la dynamique est bien là et dans les vignobles, entre les maisons d’hôtes et les gites, l’heure est indéniablement à l’ouverture avec même l’aménagement de la Route des Vins.

DES VINS PLUS FRUITÉS

Rarement appellation a connu autant de bouleversements que le Madiran. Élite des nectars, on le dit de caractère, aussi puissant que charpenté, héritier d’un cépage autochtone qui lui confère sa typicité, c’est le cadeau du tannat, roi des fortes têtes en rouge. C’est d’ailleurs lui qui garantit l’AOP et si on compte 3 500 hectares dans le monde, 1 000 sont à Madiran. Cet aspect endémique pourrait le classer parmi les immuables et, là encore, l’évolution s’invite dans les bouteilles : « Aujourd’hui on a une maîtrise des fermentations et des élevages qui est un peu différente, comme notre vision aussi. Jusque dans les années 80-90, le problème c’était la maturité, un madiran il fallait que ça soit mûr. On arrivait à du 12,5° voire 13° », explique le président. « Maintenant, avec le réchauffement climatique, on atteint le pallier du 13 degrés quasiment annuel. Les tannins sont mûrs, quand la matière première est déjà bonne, on peut faire ce qu’on veut. Cette phase nous a permis de progresser, on a réussi à faire des vins sur le fruit, des vins concentrés, boisés, pour des longues conservations et à côté des vins travaillés pour être bus jeunes, pour un aspect plus festif mais en gardant quand même une spécificité Madiran ».

L’ÉCOLOGIE ET LE BIO DANS LES CÉPAGES

En dix ans, le vignoble s’est non seulement transformé au niveau de la qualité et de sa palette mais il a également rajeuni, suite aux départs à la retraite. Si de plus en plus de femmes s’installent comme vigneronnes, on peut souligner une vraie démarche collective vers les alternatives écologiques dans la lutte des maladies de la vigne ou encore une transition en agriculture biologique qui concerne une vingtaine d’exploitations. Séduits par les cépages autochtones et atypiques, les consommateurs de madiran ont également nettement rajeuni et les professionnels ont observé ce changement générationnel qui touche désormais le marché des 30-40 ans. « On se remet continuellement en question, d’un côté on se diversifie mais d’un autre, Madiran c’est quoi maintenant ? Donc on va faire un travail interne là-dessus avec les vignerons », ajoute Pascal Savoret.

Madiran

© Lilian Cazabet

MODERNISATION ET CHANGEMENT GENERATIONNEL

Un modernisme qui s’inscrit dans un contexte financier lui aussi en pleine évolution : « Avant, l’inter- profession servait à faire des activités mais aussi à lever des aides pour faire la promotion, à l’étranger par exemple. Aujourd’hui ça a changé, les Régions ne nous financent quasiment plus, leurs budgets et l’orientation différentes des poli- tiques ont d’autres choses à gérer. Ça nous a fait beaucoup de mal. Si on prend juste l’Occitanie, on était à pratiquement 1 million d’euros de subventions régionales et là, on est en dessous de 500 000 €. Évidemment, il y a eu une bascule sur des aides européennes mais elles ne comblent pas, donc pour nous c’est moins d’actions promotion et export. Au niveau national, le vin et les spiritueux c’est la deuxième valeur du PIB exportée dans le monde, donc sur la balance économique on pèse ».

 Il y a des investissements à faire, des vignobles disponibles, des vignerons prêts à accueillir de nouveaux professionnels

DES VIGNOBLES DISPONIBLES

Et dans cette partie des Hautes-Pyrénées, magnifique par ses paysages et sa langueur, mais préservée du développement, les vignobles sont cruciaux : « On ne mettra pas d’usines ici. On a découpé le territoire en polycultures, les vignes sur les terres pauvres, les terrains en pentes c’était pour les vaches et les plaines pour les céréales. Les vaches ont disparu, les céréales on n’est pas équipés, on ne peut pas irriguer… Si on ne fait rien pour le vin, ça va être difficile ».

Tout n’est pas rose au pays du rouge et l’avenir passera peut- être par l’installation de nouveaux professionnels. Un renouveau ardemment souhaité : « On essaye déjà de garder nos jeunes, ce qui n’est pas évident, mais surtout on essaye d’en faire venir. Il y a des entreprises, il y a des investissements à faire, il y a des vignobles disponibles, des vignerons prêts à les accueillir ». Une métamorphose qui se poursuit donc dans cette partie des Hautes-Pyrénées où le terroir nuancé a su maîtriser un tannat capricieux qui ne se donne pas aisément et qui pourtant est prêt à s’épanouir dans les goûts de demain. À l’image des hommes qui le travaillent, encore une fois et ce depuis des siècles.

LE MADIRAN EN CHIFFRES

XIe siècle : arrivée des moines bénédictins à Madiran, création en 1030 du monastère

200 vignerons et viticulteurs, indépendants et répartis en coopératives

Cépages sur 37 communes et 3 départements dont 6 dans les Hautes-Pyrénées

Une surface de production de 1 500 ha : 1 200 ha pour le madiran et 300 ha pour le pacherenc du vic bilh

Volumes revendiqués en 2020 : 41 500 hl de madiran, 4 100 hl de pacherenc du vic bilh doux, 5 500 hl de sec

Sorties de chai AOP Madiran : 41 743 hl, AOP Pacherenc du Vic Bilh : 8 130 hl

80 % de distribution en France dont 40 % en grande distribution

20 % en vente directe

LES GOÛTS D’HIER ET DE DEMAIN

Avec des assemblages nouveaux et des durées de cuvaisons variées, les modes d’élevage différents ont produit des vins qui dépoussièrent avec gourmandise le madiran. Celui-ci se retrouve dans les « cœur de gamme », également appelés Madiran Tradition, et ils sont le meilleur exemple de ces voyages inédits que les professionnels travaillent actuellement. Des mariages surprenants, souvent issus de l’alliance avec les cabernets qui offrent au tannat un vrai gain de fraîcheur. Dans les « Hauts de gamme », il reprend sa place de roi, il vieillit tout en élégance et puissance pendant au moins un an dans les fûts de chêne et demeure fidèle au caractère qui a fait sa réputation.