Couverture du journal du 14/04/2021 Consulter le journal

« Chère pandémie », avec Benoît Elleboode de l’ARS

Combien la crise sanitaire a-t-elle déjà coûté à l’ARS Nouvelle-Aquitaine ? Quelle enveloppe la région recevra-t-elle au titre du Ségur ? Quels facteurs nous ont jusqu’ici préservé d’une flambée des cas ? Pourquoi la territorialisation des mesures était importante ? Le directeur de l’ARS Benoît Elleboode nous dit tout.

Benoît Elleboode ARS Nouvelle-Aquitaine

Benoît Elleboode de l'ARS Nouvelle-Aquitaine © Atelier Gallien / Echos Judiciaires Girondins

La Vie Économique : Combien la crise sanitaire a-t-elle déjà coûté à l’Agence régionale de santé de Nouvelle-Aquitaine ?

Benoît Elleboode : « Nous avons versé 335 millions d’euros en 2020 aux établissements de santé de Nouvelle-Aquitaine en compensation de la crise Covid, dont 74,9 millions d’euros en Gironde. Tout cela pour les primes, et pour l’achat de nouveaux respirateurs, l’appel à des personnels intérimaires en plus, la mise en place des cellules de crise… À titre de comparaison, cela correspond à peu près aux montants des précédents plans d’investissement hospitalier sur la région, qui couraient sur plusieurs années. Notre message envers les établissements, c’est de faire tout ce qu’ils peuvent, nous, nous couvrirons les surcoûts. Et ce sera pareil en 2021 : pas un seul établissement de santé ne prendra sur son budget ou sur ses économies pour le Covid. C’est même le contraire. Avec le Ségur de la santé initié par le gouvernement, on s’est rendu compte qu’on n’avait pas assez financé les établissements de santé.

Ensuite, la crise a aussi un coût direct pour l’ARS, avec la mise en place des cellules de crise, l’embauche d’environ 16 agents équivalent temps plein travaillé (ETPT), les astreintes, les heures supplémentaires… Cela a représenté une augmentation de la masse salariale d’1,3 millions d’euros en 2020, sans compter les dépenses de personnels hors plafond de près de 500 000 euros. Bien sûr, tout cela n’inclut pas les dépenses de l’Assurance maladie ni des autres services de l’État. »

LVE : Pouvez-vous nous détailler l’enveloppe issue du Ségur destinée aux établissements de Nouvelle- Aquitaine et de Gironde ?

B. E. : « Le Ségur représente une enveloppe globale de 1,183 milliard d’euros sur 10 ans pour les établissements de la région. Une partie est destinée à l’aide à l’investissement au quotidien, pour lequel les soignants seront concertés : 44 millions d’euros par an pendant 3 ans (11,7 millions pour la Gironde). Ensuite, il y a 18 millions d’euros destinés à quelques départements ciblés par des inégalités territoriales ou sociales (hors Gironde). Nous aurons aussi des crédits dont la somme n’est pas encore définie pour le numérique et le médicosocial. 366 millions d’euros seront dédiés à l’assainissement financier, c’est-à- dire à la reprise de dette. Enfin, nous avons une enveloppe de 684 millions d’euros sur 10 ans pour l’investissement hospitalier. Ces sommes sont à la décision aujourd’hui, donc je dois décider en 2021 vers quels projets je vais les diriger : les acteurs concernés saurons quelle somme leur est allouée et quel projet ils doivent réaliser dans les 10 ans. Le CHU de Bordeaux, pour lequel nous n’avons pas investi depuis longtemps, bénéficiera d’une part importante de ces crédits. »

LVE : Les montants sont très importants, voire inédits…

© Shutterstock / FamVeld

B. E. : « Avant de connaître les crédits du Ségur, nous avions effectué une étude pour évaluer les besoins. Nous avions comptabilisé environ 2 milliards d’euros de projets sur la Nouvelle-Aquitaine. Sachant qu’on finance autour de 20-30 % des projets, avec 680 millions d’euros, on est en capacité de pratiquement tous les accompagner. C’est inédit, d’habitude, on doit faire des choix très contraints. La crise est une bonne justification d’emprunter. Elle a mis en lumière une crise de l’hôpital. La santé va donc bénéficier de cet emprunt pour pouvoir investir.

Nous sommes d’ailleurs la deuxième région derrière l’Ile-de-France en termes de montant financier.

Pour moi, cela représente une grande responsabilité, c’est une occasion unique que peu de DG d’ARS connaîtront. J’ai donc mis en place le 25 mars un Comité régional d’investissement en santé (CRIS), piloté par l’ARS Nouvelle-Aqui- taine en lien avec la préfète, qui réunit les élus locaux, les conseillers départementaux, les représentants des associations de maires, les préfets, les autres services de l’État, le Conseil régional, les fédérations. Il donnera un avis pour éclairer la décision de l’ARS sur les répartitions départementales des enveloppes du Ségur. C’est très utile parce qu’il ne faut pas se tromper. En santé, les décisions ont un impact à long terme. Je le dis d’ailleurs souvent : si l’ARS remplit bien son rôle aujourd’hui, c’est grâce aux équipes recrutées par mon prédécesseur, Michel Laforcade, qui a été là pendant 10 ans. »

Le Ségur représente une enveloppe globale de 1,183 milliard d’euros sur 10 ans pour les établissements de Nouvelle-Aquitaine

LVE : Pouvez-vous nous détailler la stratégie de vaccination de la région ? Quel est le rôle de l’ARS ?

B. E. : Mon objectif est celui fixé par le Premier ministre. Si on traduit les chiffres en Nouvelle-Aquitaine, cela représente 900 000 vaccinés (en primo vaccination) à la mi-avril, 1,8 million mi-mai et 2,7 millions mi-juin. Aujourd’hui, nous avons vacciné 11 % de la population, c’est donc largement atteignable.

La stratégie vaccinale française qui est, je pense, une des meilleures quoi qu’on en dise, a pour objectif premier d’éviter les morts. Les EHPAD représentent 1 % de la population française et un tiers des morts, donc on a commencé par les EHPAD. Deuxième objectif : désaturer les hôpitaux. Pour cela, nous avons ciblé d’une part les patients hospitalisés à cause du Covid, le plus souvent des plus de 75 ans. Cela fonctionne plutôt bien puisque la moyenne d’âge en réanimation a diminué de 8 à 9 ans. D’autre part les professionnels de santé. Enfin, troisième étape, d’ici la fin de l’année, nous allons devoir vacciner tout le monde, même les plus jeunes, car il s’agit d’un virus coriace, qui a la particularité de muter.

Le gouvernement pourrait rendre la vaccination obligatoire

Le rôle de l’ARS dans cette campagne est de répartir les stocks régionaux de vaccins Pfizer et Moderna par département, d’organiser les centres de vaccination et de s’assurer que les doses de vaccins sont effectivement écoulées. Et dans le cas où ces centres sont des établissements de santé, s’il y a des surcoûts, nous les prendrons en charge. »

LVE : Comment allez-vous convaincre les personnes qui ne sont pas à risques de se faire vacciner ?

B. E. : « Pour l’instant, l’adhésion à la vaccination est correcte, car il s’agit de vacciner ceux qui risquent de mourir. En revanche, dès qu’on arrivera aux jeunes, ce sera plus compliqué. On s’en est rendu compte, notamment avec la vaccination des professionnels de santé. Mais j’espère qu’on arrivera à les convaincre en leur faisant comprendre que cela permettra d’éviter un reconfinement, par exemple. Le gouvernement pourrait aussi rendre la vaccination obligatoire, ce qui permettrait d’atteindre la proportion de population vaccinée nécessaire pour stopper la circulation du virus (80 % minimum). »

LVE : Jusqu’ici, la région Nouvelle- Aquitaine a été moins touchée que d’autres par cette pandémie. Comment l’expliquer ?

B. E. : « Plusieurs facteurs se cumulent et on ne connaît pas exactement le poids de chacun : tout cela est encore assez théorique. Néanmoins, il semble tout d’abord que trois facteurs géo-démographiques rentrent en compte. Nous sommes une région avec une faible densité de population ; il y a un faible brassage de populations dans la région, contrairement à l’Ile- de-France ou aux zones frontalières; enfin, la région n’est pas très polluée. Or on sait que la pollution rend plus fragile le système respiratoire aux infections par les coronavirus. On peut aussi prendre en compte le climat océanique, plus doux que les climats continentaux de l’Est. On constate aussi que les grandes villes sont généralement les foyers depuis lesquels l’épidémie démarre puis se répand. Dans notre région, il n’y a pas beaucoup de grosses métropoles. Et Bordeaux, qui est une ville plate et à la densité plutôt faible, a moins joué le rôle de foyer de contamination que de grandes métropoles comme Marseille ou Nice. »

Les dépenses covid de l’ARS Nouvelle-Aquitaine

335 millions d’euros versés aux établissements de santé en 2020 (74,9 millions d’euros en Gironde)
1,3 million d’euros de dépenses de masse salariale supplémentaires en 2020
500 000 euros de fraisde personnels hors plafonds

© Shutterstock / SydaProductions

LVE : Dans ce cas, la territorialisation des mesures est-elle une bonne chose ?

B. E. : « C’est une très bonne chose, car il faut tenir compte de l’impact économique des mesures. On fait parfois une opposition entre la santé et l’économie. C’est un nonsens. D’abord parce que l’économie de la santé, c’est-à-dire la capacité à financer le système de santé, dépend de la santé de l’économie. Ensuite, dès qu’on regarde dans le temps, l’impact d’une dégradation de l’économie sur la santé est très fort. On a démontré que la précarité est un facteur qui entraîne des problèmes de santé, ce sont les inégalités sociales de santé.

S’agissant de la santé mentale, c’est pareil. D’ailleurs, nous connaissons aujourd’hui une saturation des lits à l’hôpital psychiatrique de Bordeaux. Cela ne signifie pas qu’il y a plus de gens qui ont des pathologies de santé mentale, mais que ceux qui en ont souffrent, et que certaines pathologies se révèlent.

Croire que l’on peut casser l’économie sans que cela ait un impact très négatif sur la santé, c’est une erreur. C’est pourquoi les mesures territorialisées sont importantes, car elles vont nous préserver à long terme des impacts négatifs d’une économie très touchée. En revanche, à court terme, elles ne nous protégerons pas d’une augmentation du taux d’incidence de l’épidémie de Covid. C’est toute la complexité de la gestion de cette crise : la modération, placer le curseur au bon endroit. Malheureusement, il n’y a aucune règle, c’est une crise inédite, on apprend au fur et à mesure. Par exemple, personne n’avait prévu les variants, qui ont complètement changé la donne. »

LVE : Pensez-vous que nous allons devoir vivre avec le Covid comme nous vivons avec le VIH ?

B. E. : « Je ne suis pas scientifique, je suis médecin de santé publique. Mais ce virus est une première selon de nombreux aspects. Normalement, les coronavirus ne sont pas de nature à se chroniciser (même s’ils peuvent engendrer une maladie chronique), ils ont plutôt tendance à être saisonnier, comme la grippe.

Donc on pourrait avoir un Covid qui revient chaque année avec une petite mutation, par exemple. On a aussi souvent vu des épidémies comme la grippe espagnole s’arrêter spontanément, sans qu’on sache vraiment pourquoi.

Quoiqu’il en soit, nous avons une arme extrêmement puissante qui est la vaccination. Et même si le virus mute, nous serons capables de très rapidement produire de nouveaux vaccins. Les laboratoires sont prêts, et puis ce sera l’objectif national, les pouvoirs publics pourront intervenir, faire sauter les brevets, etc. De plus, nous avons maintenant une technologie de pointe, les vaccins ARN, nous allons aussi améliorer le conditionnement, la conservation… L’homme est capable de prouesses technologiques. C’est pourquoi je ne suis pas inquiet dans notre capacité à vaincre ce virus, nous y arriverons, c’est une question de temps. Si aucun nouvel élément ne rentre en compte et avec la moitié de la population vaccinée avant l’été, nous devrions en sortir d’ici 2 ans. En revanche, je suis plus inquiet sur notre capacité à nous relever économiquement. »