Couverture du journal du 22/05/2024 Le nouveau magazine

Lannemezan met le cap sur l’hydrogène

Le maire de Lannemezan, Bernard Plano, qui se définit comme « chef de projet de son territoire », a fait de la réindustrialisation de sa commune son cheval de bataille. Il mise fortement sur les énergies renouvelables, un moyen pour lui de se soustraire aux risques de délocalisation.

Bernard Plano, Maire de Lannemezan (65) © Lilian Cazabet - La Vie Economique

La Vie Economique : En début d’année, le groupe Qair et Airbus ont annoncé un protocole d’accord pour la construction d’une unité de production d’électro-carburants pour l’aviation, dits e-SAF, à Lannemezan. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce projet ?

Bernard Plano : « Sur 14 hectares d’anciens terrains, qui appartenaient à Pechiney où étaient stockées des terres fluorées, (NDLR, l’industriel français de l’aluminium qui a fermé son usine de Lannemezan en 2008), un acteur espagnol voulait installer des panneaux photovoltaïques. Mais, nous avions en tête un projet avec une plus forte valeur ajoutée. Le groupe espagnol DH2 Energy nous a alors proposé un électrolyseur de 10 MW pour produire de l’hydrogène. Cette idée a continué d’évoluer et, en 2019, j’ai rencontré au détour d’un salon, Qair, un groupe montpelliérain qui développe des projets d’énergies renouvelables. Venant du photovoltaïque, ce groupe était en évolution stratégique et se tournait vers l’hydrogène. Hylann, la contraction d’hydrogène et de Lannemezan, est né en 2020 du partenariat entre Qair et DH2 Energy autour de la mise au point d’un électrolyseur de 70 MW. »

LVE : Pourquoi êtes-vous allé vers les carburants pour l’aviation ?

B. P. : « Avec de l’hydrogène injecté dans le gaz, on vient décarboner la combustion et proposer de la mobilité plus verte. L’idée est donc de produire du carburant et d’utiliser le carbone de façon vertueuse. Pour le kérosène de synthèse, ou e-SAF, nous avons été en contact avec Airbus et l’idée s’est avérée bonne. Nous lançons donc la construction d’une usine d’e-SAF sur 24 hectares pouvant produire 70 000 tonnes de kérosène de synthèse à partir de 40 000 tonnes d’hydrogène. C’est un gros projet avec un investissement conséquent et des emplois à la clé. Nous comptons poser la première pierre début 2026. La construction se fera sur trois ans avec une livraison de la première goutte en 2029. 200 emplois sont à la clé. »

« Je voulais recréer 800 emplois, ce qui est aujourd’hui un objectif atteint »

LVE : Vous aviez plutôt un projet autour du bois pour ces terrains.

B. P. : « Initialement, en 2016, nous avions lancé un projet pour valoriser le massif de bois de hêtre en bois de construction avec l’installation d’une scierie du groupe italien Florian. Ce projet était acquis, nous avions mené 34 réunions avec l’État, la préfecture, la Région, l’ONF était impliqué. Mais, le porteur de projet s’est désengagé face à l’opposition reçue. En fin de compte, cet échec nous a permis de rebondir car la scierie nous prenait 7 hectares dont nous avons aujourd’hui besoin et qui manqueraient pour l’usine d’hydrogène. En 2019, la commission de régulation énergétique a autorisé la construction d’une usine avec le rachat de l’électricité à un prix avantageux. Nous voulions faire de l’électricité à partir de biomasse bois et la chaleur devait servir au séchoir de la scierie. Nous sommes finalement partis sur les granulés de bois avec Lannemezan Bois Énergie. »

Bernard Plano, Maire de Lannemezan (65) © Lilian Cazabet - La Vie Economique

Bernard Plano, Maire de Lannemezan (65) © Lilian Cazabet – La Vie Economique

LVE : Quelle est votre vision du développement de l’industrie sur votre territoire ?

B. P. : « Quand j’ai été élu en 2001, c’est un territoire où l’industrie reposait uniquement sur Arkema et Pechiney. Nous savions déjà que Pechiney allait fermer avec 250 emplois de moins. Mon premier programme reposait sur le fait de reconstituer une infrastructure entrepreneuriale. Pechiney est parti et nous sommes allés à la reconquête de cette zone industrielle avec une dizaine d’implantations. Nous comptons Prugent, de l’aménagement de luxe, Knauf qui a représenté 250 emplois, Mécamont Hydro, F-tech, un sous-traitant de l’aéronautique, Mersen Boostec dans le carbure de silicium pour les miroirs des satellites, et PSI qui a grossi à mesure de ces implantations. Le départ de Pechiney a libéré de l’espace et c’est un pari aujourd’hui gagné, nous sommes devenus moins vulnérables en multipliant les implantations d’entreprises. Je voulais recréer 800 emplois, ce qui est aujourd’hui un objectif atteint. »

« Nous lançons donc la construction d’une usine d’e-SAF sur 24 hectares pouvant produire 70 000 tonnes de kérosène de synthèse… 200 emplois à la clé »

LVE : Vous misez sur des projets en lien avec les énergies renouvelables, pourquoi ?

B. P. : « Il faut une vision stratégique complète. Je me suis tourné vers les énergies renouvelables en 2016 par ma sensibilité pour ces sujets. Je trouve intéressant de valoriser les atouts de notre territoire. Des produits comme l’air, la terre, l’eau, le soleil, les déchets, les produits agricoles, sont un minerai que nous possédons déjà. Nous marchions avec un développement par plan et là c’est un développement endogène, en partant des atouts de notre territoire. C’est comme cela que nous serons moins soumis aux délocalisations, c’est un moyen de contrer ce phénomène. Avec Pechiney, nous avons été témoin d’un imbroglio où la décision n’appartenait pas au territoire mais se prenait au Canada et en Australie. La décision doit appartenir au territoire. »

LVE : Vous avez aussi pris des initiatives pour le commerce et la culture.

B. P. : « Ce territoire est un système avec différents vecteurs dont certains ne doivent pas être atrophiés. Nos habitants doivent se sentir bien sur notre territoire. Alors, nous avons travaillé la culture avec la médiathèque, qui a représenté un investissement de 1 million d’euros, le futur cinéma El Rio, 4 millions d’euros à l’initiative de la collectivité territoriale et que nous allons louer à un opérateur. Le sport fait partie de ces vecteurs avec le soutien à notre équipe de rugby, le futur centre aquatique pour 11 millions d’euros et qui sera livré fin 2025. À côté, il y aura une zone de sport avec du BMX et une halle de sport indoor. Côté commerce, nous avons l’opération « Mon commerce sur un plateau » qui facilite l’installation des commerçants avec 3 mois de loyers offerts. Nous comptons neuf nouvelles implantations avec des magasins pour la maternité, le service à la personne, une parfumerie, une onglerie, une chocolaterie, bientôt un restaurant de sushi. L’hôtellerie doit suivre, nous projetons la construction de 2 nouveaux hôtels. 24 positions ont été ouvertes pour des seniors dans des résidences spécialisées. Je me vois comme le chef de projet du territoire. En portant des projets, on fédère des personnes qui deviennent finalement acteurs. »

Lannemezan en quelques chiffres

6 100 habitants en 2022 (contre 5 893 en 2015)

19,2 km²

La zone industrielle Peyrehitte accueille 40 entreprises sur une quarantaine d’hectares

Un maire qui a fait carrière dans l’aérospatiale

Avant de devenir maire de Lannemezan, en 2001, Bernard Plano a fait carrière dans l’industrie aérospatiale. Un diplôme d’ingénieur obtenu à l’ENSEA en poche, il rejoint le groupe Matra en tant que chef de projet et évolue rapidement dans l’entreprise. En 1996, il devient PDG de Matra systèmes et informations avant de devenir PDG d’EADS System and Defence Electronics jusqu’en 2004. Bordelais de naissance, c’est la sénatrice Josette Durrieu qui le pousse à s’impliquer sur le territoire et à se présenter à l’élection municipale de Lannemezan.

Hylann en détail

Dans un communiqué paru fin janvier, le groupe indépendant français Qair, qui mène des projets dans les énergies renouvelables, et Airbus, ont annoncé joindre leur force pour structurer la production d’e-SAF (Sustainable Aviation Fuel) en Occitanie. D’une puissance de 350 MW, l’usine de Lannemezan devrait produire 70 000 tonnes d’e-SAF à partir de 40 000 tonnes d’hydrogène chaque année. Le groupe Qair entend s’occuper de la partie hydrogène et s’associer à un partenaire pour la transformation en kérosène. Le montant du projet devrait s’élever à 800 millions d’euros dont 400 millions pour la partie hydrogène sans compter des investissements complémentaires. « Nous en sommes aux études de consolidation sur l’utilisation de l’eau, la capture du carbone in situ ou dans une zone de production et apporté par des pipes », complète Bernard Plano.