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Stéphane Picard, l’avocat devenu sculpteur

Dordogne - Celui qui fut huissier de justice, puis avocat, est devenu un sculpteur de talent : l’énergie que Stéphane Picard mettait à plaider donne maintenant vie à des portraits de terre cuite.

Stéphane Picard

Stéphane Picard © SBT

Il semble sorti tout droit du XVIIIe ou du XIXe : Stéphane Picard arrive à insuffler une puissante expression à ses visages », personnages imaginaires dont il est capable de nous raconter l’existence… Le compliment vient du président d’Égrégore, Jean Guérard ( lire encadré). L’artiste, qui dit n’avoir jamais vu ses pièces aussi bien exposées, y compris en extérieur, présente 25 productions récentes, dont quelques « rescapés » d’une assemblée de bustes qui a eu grand succès fin 2020 dans une galerie parisienne reconnue (Jane Roberts Fine Arts). Stéphane Picard n’a pas toujours mené une vie d’atelier, il était plutôt homme d’études et de cabinets. Ce drôle de mauvais élève a poursuivi des études qui l’ont conduit tout « Droit » au diplôme d’huissier de justice, métier exercé à Sainte-Foy- la-Grande, puis vers le Barreau de Bordeaux.

GLISSEMENTS PROGRESSIFS DU PLAISIR DE CRÉER

« Un jour de pluie où mes enfants se disputaient, on est allés dans un magasin de loisirs créatifs chercher des couleurs et un pain d’argile. Pour leur montrer, j’ai modelé une tête de 10 cm, puis une plus grande, je suis reparti en acheter… » C’est en jouant ainsi avec eux que ce « papa tardif » a ajouté à sa passion pour la littérature et le rugby cet art de transformer la matière. Un début un rien compulsif, en 2010. « Je me suis rendu compte que je sculpte comme je parle. » Il exclut la pierre et le bois pour des raisons « de bruit et d’évacuation des gravats » et choisit de garder les mains sur la terre. Il savoure sa chance de confier ses œuvres à la briqueterie Durand, tuilier depuis 1860 au Fleix, « des gens passionnés qui les cuisent avec soin et technique ».

© SBT

Un glissement progressif s’est opéré et cet art occupe davantage de place dans sa vie. Stéphane Picard a cessé son activité d’avocat en 2021 et travaille maintenant pour une entreprise de formation basée à Paris et Sainte-Foy-la-Grande. « Avocat est un métier de combat, épuisant, qui demande une énergie délirante, de souffrir soi-même et recevoir de la souffrance. Ce métier m’a réjoui pendant 22 ans, mais je n’en pouvais plus. »

TRANSFORMER LE PLOMB EN OR

Il semblerait que l’artiste se soit saisi du ressenti de l’ancien avocat pour transformer le plomb en or. Ses sculptures lui ressemblent un peu et dégagent une intensité, lui-même leur prête « un caractère grave, pesant, presque douloureux. Mes sculptures sont des polaroïds de gens qui ont vécu. Les visages d’homme marquent plus que ceux de femme, ils sont plus irréguliers, plus lourds ». Avec une pointe d’humour tout de même, il baptise Le Juge tous les gorilles qu’il modèle, « reconnaissance éternelle à la magistrature avec laquelle j’ai beaucoup ferraillé », sourit-il.

MÉDITATION SUR LA CONDITION HUMAINE

Des visages donc, surtout. Derrière lesquels il parvient à animer des sentiments qui transpirent de la terre. « Chaque personnage naît avec son histoire. » Un destin qu’il garde d’abord pour lui, fruit de ses lectures de Kessel et Loti, London et Baudelaire, et bien sûr Hugo Pratt car on pourrait le croire compagnon de voyage du grand Corto, croisant des figures inoubliables sur tous les continents du monde. La série réalisée par Stéphane Picard pour l’exposition à Paris il y a deux ans, d’un format moins volumineux que sa production habituelle, a trouvé sa cohérence autour de l’imaginaire d’un explorateur péri- gourdin entre 1890 et 1930. Il a livré une sorte de carnet de voyage en volume, trouvant pour chacun une tranche de vie. « Ils sont les destins d’un temps où le monde était grand. » On y croise bien sûr l’esclavage, les cultures qu’on disait exotiques ou sauvages.

Sortant d’un creux créatif de trois mois, l’artiste achève son déménagement : « je reviens vivre dans ma ville natale, à Périgueux ». Dans le quartier du Bassin, son atelier prend forme dans son appartement. 200 kilos de terre l’attendent. Et une inspiration intacte. « Je crois que je déclinerai ces thèmes tourmentés jusqu’à la fin de mes jours… »

ÉGRÉGORE, NATURE ET CULTURE

La plus grande galerie associative de France a migré à Casteljaloux après avoir exposé plus de 250 artistes à Marmande. Ce domaine hors du temps, perché dans la nature et ouvert sur un large panorama, patrimoine rural admirablement restauré, fait de ce site bien plus qu’une galerie d’art contemporain : un espace de méditation, de réflexion, de transition. Un cadre idéal pour faire grandir bien des talents. Pour l’expo en cours jusqu’au 3 juin, six peintres exposent aux côtés de Stéphane Picard, dont trois Périgourdins qui comptent déjà au Fonds départemental d’art contemporain de Dordogne.