Couverture du journal du 22/09/2021 Consulter le journal

Nouvelle-Aquitaine : L’envol du vélo

Stimulée par un fort développement des usages, l’industrie du vélo renaît en France. En Nouvelle-Aquitaine, la Région cherche à convertir des sous-traitants du secteur aéronautique en fournisseurs de composants, tandis que la filière se structure autour de jeunes marques d’accessoires et de cycles, conçus et/ou assemblés sur le territoire.

Jean Fourche le vélo pour tous

Vélos Jean Fourche © D. R.

Le cycle français se remet en selle. Après avoir été dopé par les manifestations, les grèves, puis la crise sanitaire et les aides à l’achat de l’État, le marché du vélo a enregistré une croissance de 25 % en 2020 en France et est estimé à plus de 3 milliards d’euros, selon les chiffres de l’Union Sport et Cycle. Tiré par les ventes de vélos à assistance électrique, et notamment de vélos cargos professionnels, qui connaissent une croissance de 30 % par an depuis 2015, avec plus de 40 000 unités vendues en Europe en 2020 (chiffres City Changer Cargo Bike) et un marché estimé à 5 milliards d’euros à l’horizon 2030, le vélo s’offre une nouvelle jeunesse en France. Rien de plus naturel au pays de la Grande Boucle, qui a connu son heure de gloire avec une industrie du cycle florissante, comptant à son apogée des marques mythiques telles que Gitane ou Peugeot et plusieurs milliers de salariés, détrôné depuis les années 1990 par l’Asie. En plein boum sur le territoire néo-aquitain, où « la Région soutient la création de voies cyclables structurantes », affirme son président Alain Rousset, l’usage du vélo se développe notamment chez les professionnels, sous l’impulsion de collectifs tels que Les Boîtes à vélo sur Bordeaux Métropole.

La Région veut trouver des alternatives de fabrication des pièces de vélos, qui s’apparentent à des pièces d’aéronautique, ici en Nouvelle-Aquitaine. (Alain Rousset)

200 ENTREPRENEURS À VÉLO

Environ 200 entrepreneurs à vélo parcourent ainsi l’agglomération bordelaise, œuvrant dans des secteurs aussi divers que la logistique (comme l’Atelier Remuménage), l’artisanat (coiffeurs, plombiers, paysagistes) ou encore la collecte de déchets, la restauration et les services (entretien, prévention, tourisme…). Il faut dire que les avantages du cycle utilitaire sont nombreux : non seulement il répond aux problématiques du dernier kilomètre en milieu urbain, mais également aux enjeux de transition énergétique. « Le vélo est totalement en stratégie avec notre feuille de route Néo-Terra, qui vise à basculer toutes les politiques régionales par rapport au réchauffement climatique et à la transition écologique », insiste Alain Rousset. C’est pourquoi la Région a créé, au sein de sa direction de l’Économie sociale et solidaire (dont ces entreprises se revendiquent souvent), une thématique et un appel à projets « Expérimentations de solutions de mobilité innovantes », également porté par la direction du pilotage stratégique et des filières, pour lequel quatre projets portant sur le développement de la mobilité à vélo, notamment celle des professionnels et la cyclo-logistique, ont été retenus sur Bordeaux Métropole.

Les composants français sont parfois moins chers que ceux venant d’Asie. (VUF Bikes)

Anthony et Thomas Chenut, créateurs des vélos cargos VUF Bike

Anthony et Thomas Chenut, créateurs des vélos cargos VUF Bikes © D. R.

PIÈCES D’AÉRONAUTIQUE

Les usages se développant, la Région souhaite également « structurer une filière industrielle du vélo sur le territoire. Afin de créer, par la réindustrialisation et la relocalisation, des emplois qui correspondent aux besoins de la société d’aujourd’hui et de demain », assure Alain Rousset. Plusieurs entreprises régionales occupent déjà ce segment du vélo made in Nouvelle-Aquitaine, comme K-Ryole et ses remorques électriques fabriquées dans le Lot-et-Garonne ou Huppe Bike et ses vélos utilitaires produits à La Rochelle. En Gironde, VUF Bikes conçoit et assemble, dans son atelier de Bègles, des vélos cargos électriques dont les châssis sont fabriqués par l’industriel Lophitz, dans les Pyrénées-Atlantiques, les caissons construits en France, mais dont de nombreux composants proviennent d’Asie. « Le travail que doit mener la Région aujourd’hui, c’est de trouver des alternatives de fabrication de ces pièces, qui s’apparentent à des pièces d’aéronautique, ici en Nouvelle-Aquitaine. C’est pourquoi nous avons commencé à discuter avec les sous-traitants du secteur aéronautique », confirme Alain Rousset. « Les entreprises de l’aéronautique ont effectivement l’outillage adapté à notre secteur. On s’est même rendu compte que les composants français étaient parfois moins chers que ceux venant d’Asie », affirme Thomas Chenut, dirigeant de la marque de vélos utilitaires VUF. Deuxième avantage : cela permettrait d’atténuer le problème des délais d’approvisionnement depuis l’Asie, qui « ont glissé de manière vertigineuse avec la crise sanitaire, passant de 100-150 jours, à 300-400 jours en fonction des composants », alerte-t-il.

Convertir les sous-traitants de l’aéronautique ne se fera pas en claquant des doigts : il y a un problème de prix, de matières premières, d’adaptation de l’appareil de production… (Alain Rousset)

RAPPORT DE FORCE

Il reste néanmoins un long chemin à parcourir pour convertir les sous-traitants de l’aéronautique en fournisseurs de la filière du cycle. « Cela ne se fera pas en claquant des doigts : il y a un problème de prix, de matières premières, d’adaptation de l’appareil de production… », admet Alain Rousset. Et un déséquilibre dans le rapport de force. « Il faut nous permettre de communiquer avec les entreprises du secteur aéronautique d’égal à égal. Ce que l’on souhaite, c’est que la Région joue le rôle de garant, qu’elle mette autour de la table les industriels vraiment prêts à travailler avec nous », souligne Thomas Chenut de VUF Bikes, qui a essuyé quelques déconvenues en la matière. L’Agence de développement et d’innovation de Nouvelle-Aquitaine (ADI-NA) a entamé ce travail, en prenant contact avec les acteurs de la filière pour connaître leurs besoins. « Nous voudrions notamment pouvoir créer une centrale d’achat avec tous les acteurs néo-aquitains du vélo, pour faire des économies d’échelle sur certains produits », indique Thomas Chenut.

Maël Le Borgne, Benoît Maurin et Mathieu Courtois Bordeaux Vélos Jean Fourche

Maël Le Borgne, Benoît Maurin et Mathieu Courtois, cofondateurs de la marque Jean Fourche © D. R.

Nous espérons, à long terme, créer ici en Nouvelle- Aquitaine une usine de fabrication de cadres et d’assemblage de vélos ! (Vélos Jean Fourche)

Parmi eux, la toute jeune marque bordelaise Jean Fourche affiche sa volonté « de faire renaître la filière industrielle française » du cycle. Conçus à Bordeaux et assemblés en France (en Auvergne-Rhône-Alpes), ces vélos de ville unisexes sont constitués prioritairement de pièces françaises, européennes et le cas échéant asiatiques. « Notre objectif est de rapprocher et de simplifier au maximum le cycle de production de nos vélos », affirme Benoît Maurin, cofondateur de la marque. Il espère « internaliser le plus d’éléments possible dans nos ateliers et même, à long terme, créer ici en Nouvelle-Aquitaine une usine de fabrication de cadres et d’assemblage de vélos ! ».

AIDES À LA R&D

En attendant, c’est en soutenant ces projets et, toujours, le progrès technologique, que la Région avance ses pions. Elle a notamment octroyé une aide à la R&D de près de 245 000 euros à VUF Bikes afin de lui permettre de « développer sa filière industrielle », indique Thomas Chenut, qui dirige l’entreprise avec son frère Anthony. Après la levée de fonds d’un million d’euros réalisée par VUF en 2020, avec le soutien de l’ADI-NA, cette subvention « a financé nos projets de R&D à hauteur de 45 %. Ces projets innovants, notamment des nouvelles gammes de vélos et de nouveaux services, verront le jour d’ici 2022 », annonce-t-il. Une nouvelle pierre girondine à l’édifice de la reconstruction d’une filière du cycle français.

Vélo Jean Fourche

Vélos Jean Fourche © D. R.