Couverture du journal du 22/05/2024 Le nouveau magazine

Protéines d’insectes – L’envol d’Agronutris

Pionnière sur la production de protéines à base d’insectes, l’entreprise dont le siège est à Saint-Orens, se distingue aussi par le choix d’une gouvernance partagée avec ses salariés, notamment sur les embauches et les investissements.

©Agronutris

Dans les nouveaux locaux d’Agronutris à Saint-Orens, toutes les salles ne sont pas encore occupées. La biotech spécialisée dans la production de protéines à base d’insectes n’a pas encore installé les équipes de R&D et le laboratoire de pointe qui lui a permis de se faire une place parmi les leaders européens de son marché. Leur déménagement est prévu début 2025, après des travaux qui permettront d’améliorer encore l’outil de recherche. « L’une de nos forces est d’avoir étudié le comportement de neuf espèces avant d’identifier la plus adaptée à un élevage industriel, la mouche soldat noire, explique Cédric Auriol, cofondateur de l’entreprise. Nous nous différencions aussi par la maîtrise des trois phases de la production : la reproduction, la bioconversion des déchets végétaux pour nourrir les insectes, et la transformation des larves en protéines de haute qualité. »

Objectif : 7 usines en 2032

Pionnière sur son marché, l’entreprise a d’abord envisagé des débouchés sur l’alimentation humaine avant un virage stratégique en 2017, quand l’Autorité européenne de la sécurité des aliments (EFSA) ouvre la porte à l’usage des protéines d’insectes pour l’aquaculture. En 2021, une levée de fonds de 100 millions d’euros permet à Cédric Auriol et à son associé Mehdi Berrada de lancer un premier projet d’usine. Leur choix se porte sur Rethel, dans les Ardennes, où la proximité d’industries agroalimentaires garantit de bénéficier d’une matière première abondante pour alimenter mouches et larves. « De 13 salariés en 2021, nous sommes passés cette année à 100 collaborateurs, pour moitié à Rethel et l’autre à Saint-Orens », détaille Cédric Auriol. Opérationnel depuis le mois d’octobre, le premier site devrait atteindre sa pleine capacité d’ici la fin de 2024, avec près de 5 000 tonnes annuelles. D’ici à 2032, Agronutris entend poursuivre son envol avec l’ouverture programmée de six nouvelles usines. La construction d’un second site à horizon 2027 est déjà actée, toujours à Rethel et avec des capacités trois fois supérieures. L’opération devrait faire doubler les effectifs sans que l’entreprise n’envisage de modifier ce qui constitue son autre particularité sur le marché : le choix d’une gouvernance partagée.

« De 13 salariés en 2021, nous sommes passés cette année à 100 collaborateurs, pour moitié à Rethel et l’autre à Saint-Orens »

Les salariés aux manettes

Embauches, augmentations, investissements : les décisions habituellement assumées par le management, les dirigeants d’Agronutris les ont confiés à des « cercles de pouvoir » associant chacun une petite dizaine de salariés élus. Un temps appliqué par la Biscuiterie Poult – où a exercé Mehdi Berrada – avant un changement d’actionnaires, ce modèle s’applique même aux sanctions. Un « conseil des sages » est chargé d’examiner les situations problématiques et, le cas échéant, de prendre des mesures pouvant aller jusqu’au licenciement. Le service des Ressources humaines, ici rebaptisées « Richesses humaines », reste en soutien pour garantir la validité juridique des procédures engagées. « Partager la décision implique aussi de faire attention à sa façon d’échanger entre collègues, pointe l’une des salariés concernées, Valérie Quintard. Les membres des cercles de pouvoir ont tous bénéficié d’une formation à la communication non-violente. »

©V. Eschmann / Agronutris

©V. Eschmann / Agronutris

Versement aux salariés du même nombre d’actions

Des principes à la pratique, se libérer d’un fonctionnement hiérarchique reste « un long chemin » reconnaît Cédric Auriol. « Sur la politique de rémunération par exemple, il a fallu organiser des formations sur les critères d’arbitrage pour que chacun comprenne les différences de grille, précise le dirigeant. La grande force du management partagé, c’est que si la décision peut être plus longue à prendre, elle est ensuite acceptée par l’ensemble des équipes. » L’égalité des salariés dans la gouvernance se concrétise aussi dans le versement à chacun du même nombre d’actions gratuites, en fonction des résultats annuels.

Réduire l’empreinte carbone

En dehors des cercles de pouvoir, les salariés peuvent aussi contribuer voire lancer des groupes de travail thématique. L’un d’eux a ainsi pour objectif de réduire l’empreinte environnementale de la seconde usine projetée à Rethel. Matériaux biosourcés, récupération de la chaleur animale, recyclage de l’eau : les réflexions s’organisent autour de solutions plus conformes à la responsabilité sociétale de l’entreprise. « La production d’ingrédients à base d’insectes est déjà trois fois moins carbonée que pour les autres protéines utilisées pour nourrir les animaux, plaide Cédric Auriol. Et nous contribuons aussi à la souveraineté alimentaire de la France en réduisant l’importation de nutriments comme les graines de soja. » Ces atouts ont permis à Agronutris de bénéficier du soutien du plan France 2030, dans le cadre de l’appel à projets « Résilience et Capacités Agroalimentaires »