La Vie Économique : « Faut-il se saisir de l’IA en entreprise ? » Est-ce toujours une question d’actualité ou est-elle déjà dépassée ?
Yann Ferguson : La question ne se pose plus car l’IA est déjà là. Dans sa forme actuelle, c’est-à-dire les assistants personnels ou compagnons, elle est utilisée par les professionnels et le grand public qui est potentiellement le client d’une entreprise. Actuellement, 42 % des utilisateurs IA en France le font par un compte personnel et 25 % par un compte personnel et un compte professionnel.
Les questions essentielles aujourd’hui sont, pour le dirigeant : est-ce que je pilote l’IA au sein de mon entreprise ou est-ce que chacun l’utilise comme il le souhaite ? Et est-ce que l’IA, en tant qu’outil, peut apporter une valeur dans mon entreprise ? Pour les travailleurs, la question est de savoir si cela fait sens de l’utiliser.
LVE : Pourquoi et comment le dirigeant doit-il s’assurer de « piloter l’IA » ?
Y. F. : Dans beaucoup de métiers, le travail est un rapport entre des règles communes, qui permettent de travailler ensemble, et une part d’initiative qui permet de s’adapter aux situations lorsque les règles ne sont pas complètes. Actuellement, l’IA telle qu’elle existe est un assistant personnel que l’on utilise chacun comme on le veut. Le problème est que cette utilisation très individuelle a des incidences sur les possibilités de se coordonner en entreprise. Il est donc nécessaire de mettre en place en entreprise un cadre commun qui définit les règles du jeu – « le code de la route » — et des compétences – « le permis ».
La mise en place d’un tel cadre permet par ailleurs de limiter les peurs liées à l’IA.
LVE : Comment bien faire entrer l’IA dans l’entreprise ?
Y. F. : Il faut intégrer l’entrée de l’IA dans une discussion collective. Il semble que ce soit déjà un peu le cas : le sujet IA est traité différemment des autres, probablement car il interpelle et a une charge émotionnelle forte.
Il y a aussi quelques écueils à éviter. Par exemple, les dirigeants ne doivent pas penser qu’ils ne sont pas concernés par l’arrivée de l’IA. Au contraire : l’IA concerne tous les métiers. En 2023, l’OCDE avait même sorti une étude affirmant que les trois métiers les plus exposés à l’IA étaient les directeurs généraux, les ingénieurs et les managers.
Il faut également éviter de prendre la posture de sachant sur le sujet. En matière d’IA, on apprend en marchant collectivement.
LVE : L’IA risque-t-elle de changer le sens au travail pour les salariés ?
Y. F. : Le sens au travail repose sur trois questions : Est-ce que je suis utile (pour une cause, pour quelqu’un…) ? Est-ce que ce que je fais est bien/beau ? Et est-ce que je me réalise au travail ?
L’arrivée de l’IA pourrait modifier les choses. Mais le sujet n’est en réalité par celui de l’IA, il est celui de savoir comment l’entreprise s’en saisit. Je prends un exemple : je dois comprendre l’anglais dans mon travail lors de conférences. Je peux utiliser l’IA pour faire une traduction simultanée. Dans ce cas, je comprends l’anglais sur le moment, mais lorsque je sors de la conférence, je ne sais toujours pas parler anglais. C’est ce qu’on appelle l’enhancement. Je peux choisir au contraire d’utiliser l’IA pour parler avec elle en anglais 10 minutes par jour. Au bout d’un moment, je serai capable de comprendre l’anglais. C’est ce qu’on appelle l’empowerment.
Chaque solution a ses avantages. Il faut choisir la bonne pour trouver le bon équilibre entre efficacité et maintien du sens au travail.
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Mardi 6 octobre de 9 h à 12 h
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