Couverture du journal du 28/09/2022 Consulter le journal

[Dossier – Forêt : renaître de ses cendres] Pédagogie contre menaces

Lors de son assemblée générale annuelle fin juin à Périgueux, Fibois Nouvelle-Aquitaine a attiré l’attention sur le vandalisme subi par les exploitants. L’interprofession entend mieux faire connaître la réalité du monde forestier pour ouvrir le dialogue avec la société.

foret incendies Gironde

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Eric Compagnaud, trésorier de Fibois NA et dirigeant des Scieries de Corgnac (24), se fait l’écho des incivilités largement évoquées lors de cette assemblée. Les agressions d’abord subies dans le Morvan, puis le Massif central, s’exercent désormais en Dordogne. Depuis quatre ans, des associations et des citoyens, disons, « actifs » s’émeuvent des travaux réalisés. L’interprofession se mobilise face aux menaces et destructions subies, notamment en Périgord vert et noir : tags de machines et panneaux, mais aussi deux machines brûlées près de Sarlat et même des attaques sur plantations, y compris de chênes. Pour la région, un formulaire en ligne permet d’enregistrer les incivilités (24 déclarations en 2021 dont un quart en Dordogne). Elles concernent des coupes rases mais aussi des éclaircies.

Fibois s’attache d’abord à faire connaître l’ensemble de la filière à ceux qui la composent et ne voient parfois qu’un pan de sa diversité. La pédagogie s’ouvre au grand public, notamment les néoruraux : éducation à l’histoire de la forêt, Napoléon III et les Landes, présence des papeteries, application du code forestier… à expliquer aux enfants, à destination des parents.

INCOMPRÉHENSION ET AGRESSIONS

Car après les actions pour la cause animale, voici celles contre « la surexploitation de la forêt ». Le facteur temps compte pour beaucoup dans l’incompréhension : la coupe est une intervention rapide, le reboisement demande une attente sur le long terme. D’autres éléments contribuent au malaise : les résineux qui remplacent les feuillus pour s’adapter au réchauffement climatique, les impressionnantes machines qui pallient le manque de main d’œuvre et réduisent la dangerosité de ces métiers (3 100 emplois salariés en Dordogne, auxquels s’ajoutent les bûcherons débardeurs).

Nous nous formons à la gestion de crise, nos équipes doivent savoir comment réagir aux insultes

MAUVAISE INTERPRÉTATION

Les professionnels souffrent de la mauvaise interprétation de leur travail, les dégradations s’ajoutant aux vols de bois et de carburants dont ils sont victimes. Le bois est aussi à considérer comme une récolte, il a une valeur (en augmentation), son exploitation doit être rentable et replanter fait partie du circuit. « La plus grande coupe rase en Dordogne est de l’ordre de 15 ha, cela fait partie de la vie de la forêt, on ne peut pas toujours faire du prélèvement. » Le stock est faible, la rupture en matériau est liée à la rétention : le climat empêche d’entrer dans certaines forêts, comme dans l’important massif de la Double trop humide d’octobre à avril.

La coupe est une intervention rapide, le reboisement demande une attente sur le long terme

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PAS DE LANGUE DE « BOIS »

Le président des sylviculteurs de Dordogne dit avoir saisi le préfet pour des incivilités près d’Échourgnac et, après réunions et explications, il reste 10 % de réactions lourdes « qui contestent le droit de propriété » et relèvent de poursuites. Bernard Marès, exploitant forestier aux confins du Lot et vice-président de Fibois, ajoute : « Nous collaborons de plus en plus avec la gendarmerie via des caméras cachées, des référents sur le terrain », sans oublier d’expliquer : « la forêt vit, il faut l’entretenir, nous devons raconter la forêt, son renouvellement, sa biodiversité, sa gestion, valoriser les circuits courts ». Pascal Valade (Fransylva Poitou) mise sur la pédagogie bien sûr, « mais aussi des sanctions plus dures et une condamnation des responsables de ces actes vandalistes. Dans certaines zones de nos campagnes, la forêt est devenue une zone de non droit ». Et il envoie cette image : « Une forêt c’est comme une maison et qui peut raisonnablement penser que la laisser à l’abandon est une bonne chose ? »

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POSTURE SCHIZOPHRÈNE DES AMOUREUX DE LA FORÊT

Pour un expert auprès de la cour de Justice de Bordeaux, le champ lexical compte aussi, des mots comme « exploitation » ou « abattage » peuvent provoquer des incivilités. Pour ce designer industriel, une lisibilité de la forêt, de la graine aux métiers et produits transformés sur un territoire, montrerait qu’il s’agit d’une excellente économie circulaire. C’est d’ailleurs l’enjeu de la nouvelle campagne « Récolté en Nouvelle-Aquitaine » qui arrive après l’édition d’outils pour casser les idées reçues sur la filière. Fibois réfléchit à consacrer un budget plus conséquent à une démarche plus structurée, qui apporterait de la nuance sur la « machine à cliver » que sont les réseaux sociaux. Un membre du cluster construction durable souligne la posture un rien schizophrène des amoureux de la forêt… qui sont aussi attachés au matériau bois dans leur quotidien. »

LE POIDS DE FIBOIS

Fibois Nouvelle-Aquitaine fédère les acteurs de la filière à travers cinq implantations territoriales : Bordeaux, Niort, Pau, Périgueux, Tulle. Une équipe de 11 permanents est au service du réseau. Les 370 adhérents de Fibois (qui emploient 9 300 salariés et pèsent 2,5 milliards d’euros de CA) sont à 62 % des utilisateurs et aval (construction bois, parquets, tonnellerie, palette, emballage, bureaux d’étude, fournisseur d’énergie…). Les mobilisateurs (coopérative, exploitant, transporteur…) comptent pour 15 % et les transformateurs bois d’œuvre (scieur, mérandier, piquets…) pour 13 %. 750 ha sont reboisés chaque année, à 80 % avec des résineux. 3 100 emplois salariés relèvent de l’exploitation et la transformation du bois (2e employeur industriel du département).