Couverture du journal du 28/09/2022 Consulter le journal

[ Dossier Présidentielle 2022 ] La France dans le monde : pour une souveraineté renouvelée

La prochaine élection présidentielle est l’occasion de faire un tour d’horizon des enjeux économiques du prochain quinquennat. Nous avons déjà abordé la politique budgétaire, la balance commerciale, l’emploi, la fiscalité, le logement et la transition écologique. Cette semaine, focus sur la place de la France dans le monde. Notre pays doit redevenir un acteur majeur de l’économie mondiale en adoptant une position singulière au milieu des mastodontes que sont les États-Unis, la Chine et l’Inde, tout en assumant une place de leader au sein de l’Union Européenne.

Jean-Marc FIGUET et Christian PRAT DIT HAURET, professeurs à l’Université de Bordeaux, écologique

Jean-Marc FIGUET et Christian PRAT DIT HAURET, professeurs à l’Université de Bordeaux © Atelier Gallien - Echos Judiciaires Girondins

Après la crise des migrants et la crise sanitaire, la guerre. Victor Hugo le disait si bien : « La guerre, c’est la guerre des hommes ; la paix, c’est la guerre des idées ».

L’histoire déroule son implacable scénario et, rien ne sera plus comme avant depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Cette terrible situation nous amène à réfléchir sur la place de la France dans un monde où les relations diplomatiques deviennent glaciales alors que les températures deviennent tropicales. Jusqu’alors, on pouvait raisonnablement considérer la paix comme acquise en Europe depuis « la fin de l’Histoire » et la chute du mur de Berlin. Et puis, n’oublions pas qu’« une guerre entre Européens est une guerre civile » toujours selon l’auteur des Misérables.

LES VALEURS DÉMOCRATIQUES SONT L’ULTIME REMPART

L’un des enjeux majeurs de l’élection présidentielle est le choix du positionnement géostratégique et géoéconomique de la France. La France a une place à prendre pour redevenir un acteur majeur de l’économie mondiale en adoptant une position singulière au milieu des mastodontes que sont les États-Unis, la Chine et l’Inde, tout en assumant une place de leader au sein de l’Union Européenne. La géoéconomie est une science humaine et sociale au sein de laquelle l’économie est l’une des clés de compréhension de bon nombre de situations géopolitiques. La France doit bâtir sa stratégie et fonder ses décisions sur une philosophie politique claire et construite autour de l’État de droit, de la démocratie et de la sauvegarde de la liberté. On le voit en Ukraine, les valeurs démocratiques sont l’ultime rempart, portées également par nos alliés américains et européens. Elles doivent demeurer notre phare dans des sociétés de plus en plus vulnérables, sujettes à des ruptures violentes et à un complotisme récurrent.

La France ne pourra pas produire l’ensemble des biens et services que nous consommons, mais elle doit s’interroger sur ses partenariats stratégiques

MONDIALISATION EXACERBÉE = FACTEUR DE FRAGILITÉ

Dans ce contexte, la souveraineté économique, dans un espace interconnecté, est une nécessité. Les épisodes récents nous ont montré que la mondialisation exacerbée, considérée jusque-là comme un facteur de croissance et de bien-être, devenait subitement un facteur de fragilité. Lors de la crise sanitaire, nous avons dû déplorer l’absence de production de masques et de médicaments ainsi que la rupture des chaînes de production induisant des phénomènes de pénurie et relançant l’inflation. La guerre en Ukraine vient nous rappeler que nous sommes dépendants sur le marché des céréales, des huiles, du pétrole, du gaz… Une économie forte nécessite d’être résiliente, et donc questionne les limites de la délocalisation.

Bien évidemment, la France ne pourra pas produire l’ensemble des biens et des services que nous consommons. Elle doit donc s’interroger sur ses partenariats stratégiques et leur stabilité dans le temps.

AU MILIEU D’UNE ÉQUERRE À 3 BRANCHES

Même si les frontières géographiques s’effacent progressivement avec les nouvelles technologies, la France bénéficie naturellement d’un double positionnement stratégique qu’elle doit exploiter. D’une part, elle se situe au milieu d’une équerre à trois branches : à sa gauche, les États-Unis ; à sa droite, l’Europe ; et, en bas de l’équerre, le continent du 21e siècle, l’Afrique avec laquelle nous devons renouveler profondément nos relations. D’autre part, la France dispose de la première zone économique exclusive au monde (11 millions de km2) lui assurant une présence sur tous les continents de la planète et leurs fonds sous-marins dont les richesses sont à exploiter.

MINERAIS : « DES ACTIFS EN VOIE DE RARÉFACTION »

Les défis géoéconomiques du XXIe siècle sont immenses. Tout d’abord, les prix des matières premières, minérales et minières ne feront qu’augmenter car le déséquilibre entre l’offre et la demande ne cessera de progresser pour deux raisons principales : ces ressources naturelles sont, par nature, limitées et, la population mondiale ne cesse de croître. Plus que jamais, il convient de sortir de cette dépendance aux hydrocarbures (pétrole, gaz) qui « polluent » l’air et les relations internationales depuis un siècle. Plusieurs chercheurs ont notamment montré que plus les réserves d’hydrocarbures sont importantes dans un pays, plus le risque de guerre civile ou avec d’autres pays serait important. Quant aux minerais (zinc, plomb, cuivre, étain, manganèse, nickel ou autres), ils vont devenir « des actifs en voie de raréfaction ». Ensuite, la recherche de l’indépendance alimentaire conduira à une concurrence accrue sur les ressources en eau et en terres arables, ce qui exacerbera les conflits et les tensions internationales. Enfin, une économie mondiale de l’immatériel continuera à se développer selon une croissance exponentielle et un très fort effet démultiplicateur.

JOUER LA CARTE DE L’INNOVATION

Ces différents défis à relever le seront dans un écosystème géopolitique fragile et instable au sein duquel la concurrence sera de plus en plus vive dans un contexte d’accroissement des interdépendances des chaînes de valeur. Face à ces défis, la France doit jouer la carte de l’innovation. Et les résultats actuels sont très encourageants.

Selon le Gobal Innovation Index publié par l’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle (OMPI), la France a atteint le 11e place au rangs des pays les plus innovants au monde. Elle a ainsi fortement progressé en trois ans, passant de la 16e place mondiale en 2019, à la 12e en 2020 et finalement à la 11e en 2021. Nous sommes également au 6e rang mondial en matière de créativité et le 2e déposant mondial de brevets. Chapeau bas les chercheurs français alors que leurs moyens sont sans commune mesure avec ceux d’autres pays, notamment les États-Unis ! Encore faut-il transformer l’essai… D’une part, les Universités, comme le reste du système éducatif, doivent faire l’objet de toutes les attentions pour leur permettre d’être encore plus compétitives au niveau mondial. D’autre part, l’innovation doit se concrétiser par l’industrialisation pour éviter la fuite des cerveaux vers la Silicon Valley. Les pouvoirs publics et le système financier doivent permettre aux innovateurs de développer simplement et rapidement leurs projets ici et pas ailleurs.

ÉVITER D’INUTILES TENSIONS INTRA-EUROPÉENNES LIÉES AU DUMPING FISCAL ET SOCIAL

Dans ce monde polycentrique, l’Europe doit redevenir au cœur du jeu. Et la France doit assurer son leadership. Dans ce contexte, l’intégration européenne doit être accélérée et approfondie. L’économie européenne peut être la plus compétitive et la plus verte au monde si nous mutualisons nos efforts de recherche et de développement pour créer un écosystème fécond où coexistent des start-ups innovantes et des multinationales puissantes. Nos politiques fiscales et sociales doivent être (enfin !) harmonisées pour éviter d’inutiles tensions intra-européennes liées au dumping fiscal et social. Nous devons consolider notre souveraineté économique en développant notre agriculture et en relocalisant les chaînes de valeur de fabrication stratégique comme les médicaments. Sur le plan politique, l’Europe doit construire une politique étrangère et une défense communes, solides et respectées, en alliance stratégique avec les Américains au sein d’une OTAN modernisée. Ces quelques propositions seront un facteur de stabilité car « la paix est une création continue » comme le disait si bien Raymond Poincaré.