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Le commerce face à la crise énergétique

Elu président du Conseil du commerce de France en juin dernier, Yves Audo représente ainsi une trentaine de fédérations professionnelles auprès des pouvoirs publics. Fort d’une carrière dans le Groupement des Mousquetaires, il est aujourd’hui PDG de l’Intermarché et du Netto de Saint-Pée-sur-Nivelle. Crise énergétique, concurrence des dark stores ou tendances de consommation, Yves Audo évoque pour nous les enjeux du commerce.

Yves Audo, crise énergétique

Yves Audo ©Patrick Valleau

LVE : Quel regard portez-vous sur la crise énergétique qui affecte les entreprises et les particuliers ?

Y.A. : « Ce qui nous préoccupe le plus aujourd’hui, c’est le coût de l’énergie. La situation est très complexe. Nous avons un mur d’inflation devant nous sur l’énergie. Au moment où je vous parle, nous ne connaissons pas le tarif du kilowattheure au 1er janvier. Beaucoup d’entreprises ont déjà vu leur facture d’énergie se multiplier par 10 pour certaines. Si on répercute cela à 100% sur le consommateur, c’est la révolution. Si on ne le répercute pas, nous aurons un nombre important de défaillances d’entreprises. Nous nous apercevons que cela va coûter très cher. Nous avons encore eu des réunions avec Bruno Lemaire et nous avons bien compris que le « quoi qu’il en coûte » est terminé. Mais c’est un problème européen car le coût de l’électricité est directement lié au coût du gaz que nos partenaires allemands ne veulent pas découpler. C’est aussi un ensemble de causes dont bien sûr la guerre en Ukraine et l’état du parc de production des centrales nucléaires françaises. »

Nous défendons aujourd’hui un bouclier tarifaire pour les entreprises

LVE : Et que proposez-vous ?

Y.A. : « Ce que nous défendons aujourd’hui au niveau du CdCF est un bouclier tarifaire. Il existe pour les particuliers mais pas pour les entreprises. Mais si les entreprises ont une telle inflation sur l’énergie, cela se répercutera sur les consommateurs. Nous travaillons sur d’autres solutions pour faire baisser la facture de nos fédérations. »

LVE : Mais les prix ont déjà augmenté pour les consommateurs non ?

Y.A. : « C’est la réalité. Nous vivons une inflation qui a des incidences directes sur la consommation dont nous constatons un tassement. Nous constatons aussi une vente plus importante de produits premiers prix avec les MDD, les marques de distributeurs, au détriment des produits à marque. Le mieux-manger et le bio sont passés au second plan avec même une chute vertigineuse du bio. Aujourd’hui le bio est supplanté par le local qui devrait moins pâtir de cette crise. »

LVE : Est-ce uniquement la crise de l’énergie qui provoque l’augmentation des prix ?

Y.A. : « L’inflation vient de la crise énergétique qui a augmenté les coûts de production d’un certain nombre de biens de consommation. Il y a l’impact de la guerre en Ukraine qui a une incidence directe sur les coûts des produits mais pas sur tous. »

Nous nous sommes engagés à atteindre les 10 % de réduction de consommation d’énergie dans les 2 ans 

LVE : Et sur la sobriété énergétique, quelle action entendez-vous mener ?

Y.A. : « La grande distribution par l’intermédiaire notamment de la fédération du commerce et de la distribution, de la fédération du commerce associé ainsi que l’association Perifem regroupant les acteurs de la grande distribution a été la première à mettre en place des protocoles de sobriété énergétique comme la baisse des températures, la diminution de l’éclairage ou l’extinction des enseignes lumineuses. Pour l’ensemble du commerce, le CdCF a repris une grande partie des recommandations de Perifem et les a adaptés à toutes les formes de commerce sous forme de protocoles très récemment présentés à Elisabeth Borne. Nous nous sommes engagés à atteindre les 10 % de réduction de consommation d’énergie dans les deux ans. Ainsi baisser de 1° la température des supermarchés permet de baisser leur consommation d’énergie de 7 % d’après Perifem. »

LVE : En plus de l’augmentation des ventes des premiers prix et de la chute du bio, quels autres indices observez-vous ?

Y.A. : « Une baisse de la consommation dans nos stands traditionnels : boucherie, poissonnerie, charcuterie. Ces produits sont devenus de plus en plus chers. Il y a des raisons objectives comme le combat du secteur de l’agriculture pour obtenir une rémunération juste des éleveurs. Cette baisse de la consommation a démarré avant l’été. La tension sur la consommation est la même pour tous les types de commerce regroupés dans les fédérations du CdCF à l’exception peut-être du luxe. »

LVE : Au-delà des contraintes financières, quelles sont les tendances de la consommation ?

Y.A. : « Le drive, qui est né il y a une dizaine d’années, s’est fortement développé lors de la crise sanitaire et possède encore une marge de progression. Ici à Saint-Pée-sur-Nivelle, il représente 8 % des ventes. Au niveau national, on peut se poser la question des nouveaux acteurs comme les dark stores. Au CdCF, nous avons une position assez claire. Pas de problèmes avec les nouvelles formes de commerce mais, par contre, il faut les mêmes conditions pour tout le monde en termes de règles d’urbanisme, de droit social ou de fiscalité. »

LVE : Un exemple ?

Y.A. : « La contrainte fiscale sur les commerces n’est pas négligeable et notamment dès qu’ils font plus de 400 m2 avec la Tascom. Un entrepôt qui fait de l’e-commerce ne la paye pas. Cela pose des problèmes de loyauté de la concurrence. Les pouvoirs publics doivent légiférer. »

LVE : Et les dark stores ?

Y.A. : « C’est davantage une problématique liée aux communes en termes de nuisances induites tout en sachant que ces dark stores ne payent pas non plus de Tascom. Se pose aussi la question sociale de la rémunération de ces jeunes livreurs à vélo. »

LVE : Quelles innovations observez-vous dans le commerce ?

Y.A. : « Il y a un phénomène qui touche beaucoup de métiers, c’est l’occasion. Tous les produits, des vêtements à l’électroménager sauf bien sûr l’alimentaire, vont bientôt se trouver en seconde main. Certains hypermarchés ont commencé à le proposer. »

LVE : Le commerce doit-il améliorer son image ?

Y.A. : « Le commerce a une image à travailler auprès des politiques car il n’apparaît pas forcement aussi noble que l’industrie ou l’agriculture. Il y a besoin de faire connaitre le rôle social du commerce et notamment dans les territoires. Ainsi le commerce est l’un des plus importants sponsors des associations sportives et culturelles du pays. Le commerce a aussi un rôle d’ascenseur social puisqu’un jeune sur 4 y travaille à une période de sa vie avant de créer parfois sa propre entreprise. »

LVE : Le CdCF a-t-il aussi une mission de défense du commerce ?

Y.A. : « Il ne s’agit pas de le défendre mais de faire que l’ensemble du commerce, y compris les nouvelles formes de commerce, travaille sur les mêmes bases, avec la même équité et des contraintes fiscales équivalentes. »

Yves Audo : bio express

Originaire de Bretagne et de formation d’ingénieur logisticien, Yves Audo est rentré dans le groupement Les Mousquetaires Intermarché en 1987. Après avoir travaillé en France puis au Portugal où il est resté 17 ans en investissant dans son premier Intermarché, il est revenu en France en 2010. Il est aujourd’hui PDG de l’Intermarché et du Netto de Saint-Pée-sur-Nivelle. Il a été également président du pôle Agromousquetaires. Il a aussi créé avec le Mouvement Leclerc la FCA alimentaire il y a quatre ans : il en a été le président pendant deux ans et est actuellement le vice-président. C’est à travers la FCA alimentaire qu’il a été élu président du CdCF le 09 juin dernier.

Le Conseil du Commerce de France en résumé :

Association regroupant une trentaine de fédérations professionnelles représentant 70 % des emplois du secteur du commerce soit 3,5 millions de personnes en France. Si l’appellation actuelle date de 2000, le Conseil du commerce de France trouve ses origines dans le Conseil interfédéral du Commerce créé en 1945. Aujourd’hui le CdCF a pour vocation de défendre et promouvoir le commerce auprès des pouvoirs publics français et européens et du grand public. Yves Audo a rencontré Olivia Grégoire ministre déléguée chargée des petites et moyennes entreprises, du commerce, de l’artisanat et du tourisme. « Il y a une ministre du commerce alors qu’auparavant il n’y en avait pas. Nous avons dorénavant un interlocuteur pour l’ensemble des sujets », se satisfait Yves Audo.