Couverture du journal du 06/04/2024 Le nouveau magazine

Préserver le patrimoine agricole, notre responsabilité sociale

La colère des agriculteurs qui a secoué l’Hexagone ces dernières semaines a crûment révélé l’urgence de garantir un avenir durable à l’agriculture française. La question de l’aménagement foncier est centrale afin d’accompagner les nombreuses transitions auxquelles le secteur doit faire face.

Vincent MAYMO, professeur des universités, IAE Bordeaux agricole

Vincent MAYMO, professeur des universités, IAE Bordeaux © Louis Piquemil - Echos judiciaires Girondins

Dans sa deuxième note d’ouverture de 2020, François Bayrou, haut-commissaire au Plan positionnait l’agriculture comme la priorité stratégique de la France avec l’agroalimentaire et la santé. Au-delà de son rang de premier pays agricole en Europe, avec ses 16 % de la surface agricole utile européenne, il en va d’une identité agricole décrite au siècle dernier par un Roger Dion ou un Fernand Braudel. François Bayrou y soulignait aussi les tensions pesant sur le secteur agroalimentaire français, situé en troisième position des exportations de biens agricoles de la zone euro derrière les Pays-Bas et l’Allemagne. Une telle priorité lui vaut d’ailleurs un ministère dédié dont l’intitulé a évolué pour intégrer l’enjeu de souveraineté alimentaire, car l’objectif est bien de répondre à ce besoin fondamental.

Rétablir une forme de justice sociale

L’actualité est venue rappeler notre pays à sa responsabilité agricole et alimentaire en questionnant bruyamment les évolutions d’un secteur nourricier et pourtant délaissé. Ce détail n’aura échappé à personne, ce petit pourcentage des Français qui est en charge de nos estomacs est sorti dans la rue, a bloqué des ronds-points et des entrées de ville. Pourrait-on lui reprocher ce zèle vindicatif ? Jusqu’à 82 % des Français soutiennent ce mouvement et reconnaissent l’urgence de la situation quand on sait qu’un suicide d’agriculteur est recensé en France tous les deux jours et que les agriculteurs exploitants gagnent en moyenne moins de 1 000 euros par mois sur leur exploitation tout en travaillant 53 heures par semaine. Encore faut-il avec cela attirer des jeunes sur un métier exigeant à tous points de vue. On se souvient combien la France se nourrit de ses campagnes, combien ces hommes engagés au cœur des territoires en constituent la force vitale.

Dans ces conditions, l’aménagement du territoire et de ses espaces agricoles est, plus que jamais, un levier de rétablissement d’une forme de justice sociale. Il serait ce vecteur de la compétitivité et de transformation du secteur agricole orienté vers la durabilité et la responsabilité. Autour des Safer, les sociétés d’Aménagement foncier et des espaces ruraux, les acteurs du territoire travaillent de concert à cette rénovation des espaces. Qu’il s’agisse d’optimiser l’utilisation des ressources et des compétences, de tenir compte des changements climatiques ou de l’accès à l’eau, de trouver des solutions d’aménagements au service des grandes infrastructures comme de basculer vers une agriculture plus respectueuse de la vie, les défis de l’aménagement sont nombreux.

Le revenu, condition d’attractivité

« Le revenu, c’est la condition d’attractivité du métier », précisait Bruno Le Maire, ministre de l’Économie au salon de l’agriculture de mars 2023. Et pour cause ! La paupérisation est un vrai sujet en région Nouvelle-Aquitaine où le taux de pauvreté localisé peut atteindre près d’un agriculteur sur trois dans le piémont pyrénéen, les confins girondins, une partie du Périgord, ou sur le plateau de Millevaches selon l’Insee.

Avec 14 589 euros de revenus agricoles en moyenne par an, les ménages agricoles vivent mal de leurs exploitations et diversifient leurs ressources par une activité salariée complémentaire (Insee, 2017). Les revenus sont dramatiquement faibles chez les éleveurs soumis aux aléas des maladies et des contraintes sanitaires. Mais au-delà du revenu, les conditions de travail restent peu attractives : près de 90 % des exploitants travaillent le samedi, 70 % le dimanche et un agriculteur sur deux travaille le soir après 20 heures. En 40 ans, on a vu le nombre de femmes exploitantes divisé par 6 et celui des hommes par plus de 3. Pire, entre 1955 et 2020, le nombre d’agriculteurs a chuté de 2,5 millions à 496 000 actifs. La situation est urgente quand on sait que lors du recensement de 2020, 25 % des agriculteurs exploitants avaient plus de 60 ans. Il convient aussi de composer avec un désintérêt de la jeunesse : le métier comptait près d’un million de moins de 50 ans dont 117 000 15-24 ans en 1982 et ne compte plus que 184 000 moins de 50 ans et 5 000 15-24ans.

Ces tensions mettent à jour l’évidence d’un partage de la valeur dont le quidam a oublié l’injustice. Elles nous rappellent avec fracas que les transitions en cours, et notamment écologiques, ne peuvent balayer des pratiques dont les évolutions se font dans le temps long, tant chez les consommateurs finaux que chez les producteurs. Ces derniers doivent engager des investissements protéiformes : en capital humain lorsqu’il s’agit de se former à de nouveaux modes de production ; en capital matériel, lorsqu’il s’agit d’adapter l’outil de production et d’accompagner l’adaptation des terres ; enfin en capital immatériel, lorsqu’il s’agit de redorer une image de marque.

Choc inflationniste et transition écologique

Ces tensions humaines sont d’autant plus importantes que le secteur doit faire face à des défis majeurs. Ce sont tout d’abord des défis économiques pour absorber un choc inflationniste alors que les marges étaient déjà très faibles, voire inexistantes. Que l’on parle de l’augmentation du prix des matières premières comme du matériel agricole, l’inflation pèse lourd sur le résultat et il faut négocier avec des partenaires souvent mieux armés pour négocier et faire jouer une concurrence internationale.

Un second défi est évidemment réglementaire pour répondre à la multiplication des injonctions et s’approprier une transition dont personne n’est prêt à supporter le coût. La transition écologique et la distanciation attendue des produits phytosanitaires notamment sont autant de mutations vécues comme insurmontables tout particulièrement lorsqu’elles achoppent avec un dérèglement climatique nécessitant lui aussi une réinvention des modes de production.

L’enjeu est bien un soutien aux exploitations les plus modestes pour préserver la diversité des modèles de production. Dans ce cadre, le renouvellement du secteur et l’accompagnement des plus jeunes supposent un accès à des exploitations dont les tailles permettent d’atteindre une rétribution plus juste.

Accéder à des exploitations dont les tailles permettent d’atteindre une rétribution plus juste

Les missions des Safer

En France le sujet de l’aménagement du territoire est brûlant au sortir de la Seconde Guerre mondiale lorsque Charles de Gaulle et Edgard Pisani cherchent une solution de sécurité alimentaire. Ce contexte est bien différent de celui que nous connaissons même si nos équilibres nous montrent que la question est encore pleine d’actualité. Ce contexte est celui qui a donné naissance aux Safer, les sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural, dont le législateur a régulièrement fait évoluer les missions depuis 1960 « pour passer d’un opérateur agricole à un opérateur de l’espace rural », précise Philippe Tuzelet, directeur de la Safer NA.

La loi n° 2023-1322 du code rural et de la pêche maritime en précise les 4 missions principales dont la première est « la protection des espaces agricoles, naturels et forestiers ». En particulier, « leurs interventions visent à favoriser l’installation, le maintien et la consolidation d’exploitations agricoles ou forestières afin que celles-ci atteignent une dimension économique viable… (et) concourent à la diversité des systèmes de production, notamment ceux permettant de combiner les performances économique, sociale et environnementale et ceux relevant de l’agriculture biologique au sens de l’article L. 641-13 ». Ces sociétés anonymes à but non lucratif rassemblent un actionnariat organisé en 3 collèges représentant le monde agricole (chambre d’agriculture et syndicats agricoles), les collectivités locales (région, départements, EPCI) et les acteurs du monde rural et l’État (financeurs, acteurs de l’environnement, propriété rurale et forestière…).

Une concentration nécessaire

Ce modèle de régulation appuyé par la commission départementale d’orientation de l’agriculture (CDOA) pour les locations/fermages a permis à toutes les exploitations de s’agrandir. Le nombre d’exploitations a été divisé par quatre passant de 1,6 million d’exploitations en 1970 à 390 000 en 2020, avec une SAU moyenne multipliée par plus de 3. Un contexte de concentration nécessaire pour permettre des économies d’échelle aux exploitants : « Toutes les exploitations ont grandi », continue Philippe Tuzelet avant de préciser que « d’autres États membres ont connu une concentration où les petites et les moyennes ont disparu ».

Le nombre d’exploitations a été divisé par quatre avec une surface agricole utile moyenne multipliée par plus de 3

Ce rôle de gardien de la règle a limité la casse spéculative en France avec des prix moyens de 5 000 euros l’hectare (ha) quand aux Pays-Bas, ils sont passés de 52 000 euros en 2012 à 78 000 euros l’ha et qu’ils ont bondi en 20 ans de +474 % au Québec. En France, les terres restent l’apanage des agriculteurs.

La politique des Safer accompagne l’installation de jeunes agriculteurs en aménageant les territoires et en s’associant à leurs projets pour qu’ils soient les plus supportables possible. Les micro et petites exploitations, de moins de 20 ha représentent encore 40 % des exploitations mais elles ne pèsent que 3,7 % de la SAU selon l’Agreste en 2016 pour une surface moyenne de 60 ha (Eurostat 2019). La transparence au travers d’une publication officielle à l’ensemble des acteurs du territoire joue alors un rôle fondamental dans la régulation du marché par la Safer.

Innover pour revitaliser les territoires

« La problématique reste qu’il est difficile pour un jeune de s’installer et de reprendre une exploitation de centaines d’hectares nécessitant un apport de plusieurs centaines de milliers d’euros, avec une rentabilité faible » explique Fabien Joffre, le nouveau président de la Safer NA. L’objectif est d’accompagner un métier en transition poursuit Fabien Joffre qui recherche « un bon équilibre pour éviter la surconsommation des terres agricoles » tout en accompagnant l’innovation du monde agricole.

Les Safer innovent pour faciliter les échanges, accompagner les cédants et mobiliser une ingénierie juridique et financière éprouvée de nombreuses fois. Si le financement ne relève pas des missions des Safer, elles considèrent être dans « l’obligation de (se) préoccuper de ce sujet faute de quoi, certains projets ne verront jamais le jour ». Certes, les acteurs peuvent compter sur le soutien d’un écosystème bien rodé et notamment des banques. Pour autant, les apports d’un jeune agriculteur ne sont pas suffisants pour atteindre une taille critique. Des coopérations sont à l’œuvre entre la SAFER, la Région Nouvelle-Aquitaine et les banques du territoire. Des montages avec des foncières comme Ferme en vie ou Terre de liens où l’exploitant acquiert le matériel pendant 5 à 7 ans. D’autres perspectives sont ouvertes par le fonds « Élan demain » mis en place par les Safer avec l’appui du ministère de l’Agriculture. Il faut aujourd’hui trouver des leviers financiers à la hauteur des enjeux. Les années à venir devront orienter massivement des fonds pour accompagner l’aménagement et la transmission des terres.

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