Couverture du journal du 06/06/2024 Le nouveau magazine

Une sociologie des surfeurs

Docteur en géographie sociale et culturelle à l’Université de Bordeaux, Ludovic Falaix est un spécialiste du surf. Auteur d’une thèse sur les résistances et les contestations des surfeurs face à l’institutionnalisation des territoires de pratique, il nous délivre son point de vue sur le développement des écoles de surf.

Ludovic Falaix surfeur

© D. R.

La Vie Economique : Quel est l’état des lieux du partage des vagues ? Quelles populations à l’eau ?

Ludovic Falaix : « Je répondrai par le prisme de la saisonnalité avec d’une part le surf estival et, d’autre part, le surf hivernal. Depuis plusieurs années, on assiste à une vraie démocratisation de la pratique en été avec un public de plus en plus hétérogène, des enfants aux retraités. Malgré ce développement, les conflits restent anecdotiques parce que la cohabitation est acceptée par tous. En revanche, l’hiver, c’est un autre public composé de surfeurs aguerris dont la plupart vivent ici, à l’année, et pour lesquels le surf est un mode de vie parfois accompagné de sacrifices et de concessions. »

LVE : Quel regard portez-vous sur l’administration et la réglementation de la pratique du surf ? Comment est organisée cette addition d’individualismes ?

L.F. : « Dans les années 90, les collectivités se sont emparées de l’image du surf pour construire la théâtralisation d’une destination touristique alors que jusque-là les surfeurs étaient plutôt considérés comme une population marginale. Le surf est une ressource territoriale générant de l’attractivité touristique et du développement économique. En parallèle, les marques de surf ont eu un intérêt à promouvoir la démocratisation de la pratique pour renforcer les niches de clients potentiels et commercialiser leurs produits. »

Les enjeux de la cohabitation de différents types de surfeurs au sein des territoires de pratique ne sont pas encore réglés

LVE : Et la croissance du nombre des écoles de surf ? Quelle est votre analyse ?

L.F. : « Aujourd’hui, c’est un vrai service qui s’est densifié en termes de proposition avec des prestations individuelles ou collectives fondées sur la découverte de la glisse, le bien-être, le défi sportif, la performance athlétique, ou la perspective thérapeutique. Il y a une multiplication du nombre d’écoles avec un rôle important joué par la fédération qui a su formaliser une offre d’encadrement. La question se pose des limites de cette démocratisation du surf avec peut-être des seuils de surfréquentation des vagues et de concurrence exacerbée entre les écoles. Il serait peut-être temps de raisonner en termes de slow surf ou de slow tourisme en période estivale. Le surf est commercialisé comme une pratique accessible et ludique. Il est donc logique que les vacanciers veuillent s’y essayer même si dans la réalité la pratique est exigeante. »

LVE : L’océan est un espace administré, exploité et partagé entre usages professionnels, touristiques, scientifiques et même militaires. Les vagues sont-elles encore un espace de liberté ?

L.F. : « C’est ce que j’avais appelé le processus d’institutionnalisation des territoires de pratique. La plupart des zones sont règlementées dans le surf, ce qui est assez paradoxal au regard des fantasmes véhiculés sur cette activité sportive. Pour garantir la sécurité de la pratique, les municipalités règlementent l’activité et attribuent des concessions de plage à des écoles qui en font la demande sans que les critères d’attribution soient complétement transparents laissant ainsi la porte ouverte à des logiques clientélistes. La question de la concurrence entre les écoles se pose tout comme celle du partage des vagues avec les pratiquants libres. Les enjeux de la cohabitation de différents types de surfeurs au sein des territoires de pratique ne sont pas encore réglés. »

Il serait peut-être temps de raisonner en termes de slow surf ou de slow tourisme en période estivale

LVE : Comme la pratique du surf et l’activité des écoles se développent toute l’année, à quelle évolution peut-on s’attendre ?

L.F. : « À l’exacerbation des contraintes réglementaires. Cette réglementation a d’abord été circonscrite aux villes emblématiques du surf comme Biarritz ou Hossegor. À terme, tout le littoral aquitain sera réglementé avec un potentiel durcissement de la réglementation. À cet égard, le renforcement de la réglementation sera à la hauteur de l’intensité des accidents qui finiront par arriver. Le développement du surf a peut-être atteint son paroxysme. Il est même un objet fécond pour reconsidérer notre rapport à l’industrie touristique. Le tourisme nous invite aussi à repenser nos solidarités collectives entre ceux qui n’ont que quelques semaines de congés et ceux qui vivent sur place. Le développement économique ne peut sans doute plus être le seul paradigme pour penser l’avenir du tourisme. Le partage de la ressource est une question centrale et les communautés de surfeurs seront potentiellement appelées à s’indigner de sa raréfaction. Telles peuvent être les questions à poser. »