AERODS : l’atout scientifique du réarmement

Dans un monde marqué par la montée des rivalités géopolitiques, l’État français entend apporter un soutien accru aux industries du secteur de la défense. La tâche s’avère toutefois difficile, tant les contraintes sont nombreuses et parfois mal comprises. Identifier et apprendre à surpasser ces contraintes, c’est l’ambition que se fixe le centre d’excellence AERODS de l’université Toulouse Capitole, inauguré en janvier 2026, grâce au financement du ministère des Armées.

AERODS, réarmement

Florent Pouponneau, professeur de science politique à l’université Toulouse Capitole, directeur du centre d’excellence AERODS © Louis Piquemil - La Vie Economique

 

Depuis la tentative d’invasion de l’Ukraine par la Russie début 2022, le réarmement est devenu une priorité du gouvernement français (un doublement des dépenses publiques consacrées à la défense est prévu en une douzaine d’années). Ce « retour de la guerre » sur le continent européen a de nouveau rendu plausible la perspective de conflits armés d’envergure entre États, alors que l’armée française a connu plusieurs décennies de baisse de ses budgets, de ses effectifs et de ses arsenaux. L’objectif du gouvernement est notamment d’apporter un soutien accru de l’État aux industries nationales du secteur de la Défense, que ce soient des grands groupes ou des start-up, afin qu’elles puissent rapidement augmenter leurs capacités de production et d’innovation, tout en maîtrisant les coûts – le contexte budgétaire étant très contraint et la concurrence internationale accrue. Une série d’initiatives européennes récentes visent, en outre, à renforcer l’industrie de défense européenne en facilitant les investissements et les achats collaboratifs.

 

Un réarmement qui peine à se mettre en place

Dès 2022, le président de la République a affirmé que pour garantir l’autonomie stratégique de la France, c’est-à-dire protéger l’intégrité du territoire, mais aussi assurer la capacité de l’État à être indépendant dans ses appréciations, ses décisions et ses actions sur la scène internationale, il fallait entrer « dans une économie de guerre ». Cependant, près de quatre ans plus tard, le chef de l’État a reconnu la difficulté de la tâche. En janvier dernier, dans un discours remarqué, le président de la République a annoncé un effort supplémentaire de 36 milliards d’euros pour le réarmement de la France, tout en déplorant que ce réarmement peinait à se mettre en place alors que le contexte international s’est encore tendu sous l’effet notamment de la perspective d’un désengagement américain de la défense européenne.

 

L’échec du projet SCAF

Aucun pays européen, pas même la France, ne peut plus se lancer dans l’acquisition de systèmes de combat aériens sur une base purement nationale

L’échec annoncé et entériné début juin du projet SCAF (« Système de combat aérien du futur ») est emblématique des difficultés de la politique d’armement. Face à leurs coûts prohibitifs, aucun pays européen, pas même la France, ne peut plus envisager se lancer dans l’acquisition de systèmes de combat aériens sur une base purement nationale. Les pays européens sont condamnés à mutualiser les efforts pour affirmer leur souveraineté (les capacités aériennes sont aujourd’hui déterminantes dans la dissuasion nucléaire et la conduite des conflits). Lancé en 2017, le projet franco-allemand SCAF a pour autant, de façon classique, buté sur des rivalités entre gouvernements (sur les spécificités techniques de l’avion notamment) et entre industriels (sur la gouvernance et le partage de savoir-faire). La France n’est pas le seul pays concerné par ces difficultés. Même aux États-Unis, de loin la première puissance militaire mondiale, on s’inquiète de la capacité à produire suffisamment d’armes et de munitions pour le conflit supposément à venir avec la Chine.

Coûts financiers et difficultés de coopération

On le sait, c’est un acquis des sciences sociales, les politiques de défense ne sont jamais de simples adaptations aux transformations du contexte international. Les volontés politiques de changement dans les manières de préparer et de conduire la défense se heurtent à des résistances liées aux coûts financiers des programmes d’armement, aux difficultés de la coopération entre une multitude d’acteurs aux intérêts et aux contraintes contrastés, à l’inertie des procédures organisationnelles, à la fragmentation de la base industrielle, à la complexité des réglementations nationales et internationales ou encore aux difficultés de l’évaluation des investissements réalisés.

Pour le dire autrement, il ne suffit pas d’afficher une ligne politique claire, d’avoir un consensus parlementaire, des intérêts en commun avec les industriels, de disposer d’instruments européens ou encore d’augmenter le budget de la défense pour mobiliser et soutenir efficacement les industriels du secteur, afin d’obtenir des gains de productivité et des innovations. Il y a en effet toute une série de contraintes – politiques, juridiques, administratives, économiques, industrielles, techniques – qui, à tous les niveaux – national, européen, international – pèsent sur les différents acteurs, publics et privés, de la politique d’armement. Les entreprises de la défense, par exemple, font face à des difficultés à recruter, à maîtriser une réglementation de plus en plus exigeante et complexe en matière d’exportation et de conformité, à anticiper les évolutions géopolitiques ou encore à identifier et mobiliser les dispositifs de financement nationaux et européens.

Un centre d’excellence pour fédérer les compétences scientifiques

Les politiques de défense en général, et les politiques d’armement en particulier, sont sous-étudiées en France, alors qu’elles touchent à des enjeux centraux, y compris démocratiques. Ce domaine de l’action publique méconnu suscite des questionnements citoyens sur la qualité des processus décisionnels aux sommets de l’État et le sens des évolutions d’un monde qui apparaît de plus en plus incertain et brutal. La création, en janvier 2026, du centre d’excellence AERODS de l’université Toulouse Capitole a pour ambition de pallier ce déficit de connaissance et de compréhension. Ce centre, financé par le ministère des Armées (DGRIS), rassemble une quinzaine de chercheurs en droit, en science politique, en économie, en sciences de gestion et en informatique autour d’un objectif clair : décrire et expliquer les contraintes qui pèsent sur les acteurs publics et privés de la politique d’armement – dans le domaine de l’aéronautique et du spatial en particulier – afin d’identifier les moyens de les anticiper et de les surmonter.

Un Observatoire national du contrôle des exportations

AERODS propose ainsi de construire avec les acteurs de la politique d’armement des projets de recherche appliquée répondant à des besoins très opérationnels (les thèses CIFRE constituent un outil particulièrement efficace pour rapprocher le monde académique et le monde industriel). AERODS a également vocation à produire des expertises et des notes de synthèse à destination des acteurs publics et privés, ainsi qu’à favoriser les échanges entre chercheurs et praticiens à travers des ateliers, des conférences et des séminaires.

Par ailleurs, le centre d’excellence de l’UT Capitole met en place un Observatoire national du contrôle des exportations et des sanctions économiques. Alors que les réglementations en la matière évoluent rapidement, cet observatoire assurera une veille juridique et stratégique qui aidera les entreprises à éviter les risques de non-conformité susceptibles d’avoir des conséquences dramatiques.

AERODS propose de construire avec les acteurs de la politique d’armement des projets de recherche appliquée répondant à des besoins très opérationnels

Formations pour des besoins concrets

Enfin, AERODS propose des formations conçues pour répondre aux besoins très concrets des praticiens : comprendre les marchés publics de défense, maîtriser les règles du contrôle des exportations et des sanctions économiques, identifier les outils français et européens de soutien à la BITD ou encore appréhender les enjeux émergents du droit spatial.

Dans un monde marqué par la montée des rivalités géopolitiques et le développement de nouvelles technologies militaires, le centre AERODS souhaite construire et institutionnaliser une véritable communauté de recherche sur l’aérospatial de défense afin que l’université française comble son retard dans le domaine de la recherche stratégique. Il entend également développer les liens entre l’université et les acteurs de la défense en montrant l’utilité des sciences sociales. AERODS se distingue par sa capacité à apporter un regard extérieur, objectif, fondé sur des méthodes scientifiques éprouvées, qui peut aider les acteurs à traiter les problèmes rencontrés et à formuler des propositions de lignes d’actions.

 

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