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[ Dossier Présidentielle 2022 ] Balance commerciale : un trou dans la raquette

La prochaine élection présidentielle est l’occasion de faire un tour d’horizon des enjeux économiques du prochain quinquennat. Parmi ceux-ci figurent la politique monétaire, le pouvoir d’achat, l’emploi, la fiscalité, les retraites, le logement, la transition climatique. Cette semaine, focus sur la balance commerciale qui aura connu un déficit historique en 2021. Il est urgent d’agir.

Jean-Marc FIGUET et Christian PRAT DIT HAURET, professeurs à l’Université de Bordeaux, écologique

Jean-Marc FIGUET et Christian PRAT DIT HAURET, professeurs à l’Université de Bordeaux © Atelier Gallien - Echos Judiciaires Girondins

2021 a été marquée par une croissance économique record (7 % du PIB) et par un net recul du taux de chômage (8 % de la population active). Ce tableau est cependant terni par notre balance commerciale. Les statistiques des douanes (2022) sont implacables : le solde entre nos exportations et nos importations de biens a atteint un déficit historique de 84,7 milliards d’euros.

Le mal est récurrent. Qui se souvient de l’année de notre dernier excédent commercial ? 2002… Une éternité ! Et les prévisionnistes anticipent que le record de 2021 sera battu dès 2022 avec une estimation du déficit à 100 milliards d’euros. Le « Fabriqué en France » ne fait plus recette. Heureusement, la balance des services a dégagé un excédent de 36,2 milliards qui atténue partiellement nos piètres performances sur les marchés de biens.

SOLDE POSITIF GRÂCE AUX EXPORTATIONS DE VINS, SPIRITUEUX ET LUXE

Le déficit commercial ampute durablement notre croissance économique et illustre un recul, lent mais inexorable, de l’économie française dans la hiérarchie mondiale. Nous ne sommes plus, depuis longtemps, la quatrième puissance industrielle mondiale. Plutôt, la huitième, selon le Rapport de la Cour des Comptes (2021). Ce déficit commercial est une singularité dans la zone euro. Bien évidemment, l’Allemagne accumule, année après année, des centaines de milliards d’euros de bénéfices grâce à ses exportations « deutsche Qualität ». Mais la Belgique, l’Italie ou encore l’Espagne présentent également un solde commercial positif. Seule lueur d’espoir, notre solde commercial bilatéral est positif vis-à-vis des États-Unis et du Royaume-Uni, grâce à nos exportations de vins et de spiritueux, et vis-à-vis des pays du Proche et du Moyen-Orient, grâce à nos exportations de produits de luxe.

QUELLES SONT LES CAUSES DU MAL ?

On le sait : « En France, on n’a pas de pétrole mais on a des idées ». Si la première partie de ce slogan est toujours d’actualité, on peut s’interroger sur l’actualité de la seconde au vu de nos performances commerciales sur les marchés internationaux. Notre dépendance énergétique est forte et constitue une contrainte à laquelle nous ne pouvons échapper. Les prix de l’énergie ont fortement augmenté.

Celui de l’électricité a été multiplié par 3. Celui du pétrole a augmenté de 60 %. Résultat : la facture énergétique a augmenté de 17,9 milliards d’euros. Cet alourdissement n’affecte pas uniquement notre économie mais toutes les économies. Sauf erreur, nos voisins européens ne sont pas plus producteurs de pétrole ou de gaz que nous. Il faut donc chercher une autre explication pour justifier le désastre commercial.

DÉSINDUSTRIALISATION : L’EXPLICATION

La désindustrialisation de notre économie est sans nul doute le facteur explicatif. Selon France Industrie (2022), la part de l’industrie représente actuellement 13,4 % de notre PIB contre 17 % en 2002. Comme nous l’avions indiqué dans une chronique précédente (cf. EJG, n° 6860-6861), cette aérodépendance a un prix. Et rien ne dit que l’aéronautique retrouvera son lustre d’antan.

Si l’aéronautique est le fleuron industriel de notre économie, c’est l’arbre qui cache notre désert industriel. Dans un ouvrage récent, Le Décrochage industriel paru chez Fayard, Élie Cohen et Pierre-André Buigues évoquent une « capitulation industrielle » de l’économie française depuis le début des années 1980. Plus de 26 000 emplois industriels ont été détruits entre 2009 et 2021. Et la crise sanitaire a illustré le fait que nous sommes devenus un « pays sans usine » pour reprendre les termes du président Macron (Zadig, 2021).

INVERSER LA TENDANCE

Aujourd’hui, la réindustrialisation est le credo défendu par le gouvernement et tous les candidats à l’élection présidentielle. La réindustrialisation est notre salut pour retrouver notre statut ! Mais, comment faire ? Dans le cas de l’industrie pharmaceutique, par exemple, plus de 80 % des principes actifs des médicaments sont aujourd’hui fabriqués en Asie par des producteurs qui ne voient pas nécessairement l’intérêt de se relocaliser spontanément en Europe. L’action des pouvoirs publics semble alors déterminante pour inverser la tendance. 70 milliards d’euros sont ainsi consacrés, au travers du plan France Relance et du plan d’investissement 2030, au développement de secteurs innovants dans l’énergie (batteries électrique, hydrogène vert, bornes de recharge nucléaire et quantique), l’intelligence artificielle ou encore les transports sobres.

RÉALISER DES INVESTISSEMENTS PRODUCTIFS

C’est une lapalissade mais résorber notre déficit commercial ne peut passer que par deux leviers : réduire nos importations et augmenter les exportations. Et pour cela, il n’y a qu’une seule solution : produire, produire, produire de tout (biens et services) pour nous et pour tout le monde. Produire pour nos besoins en proximité (cela permet de réduire les frais de transport et les émissions de gaz à effet de serre) mais également pour les besoins des habitants d’autres pays et Dieu sait que les besoins sont immenses sur la planète pour permettre un meilleur bien-être collectif. Produire permet de réduire nos importations (et donc notre dépendance économique et géostratégique) et d’augmenter nos exportations.

RECHERCHE DE PRODUCTIVITÉ MAXIMALE

La mondialisation économique est une chance si on sait la saisir et non pas la subir. Il serait intéressant de se lancer à corps perdu dans la réalisation d’investissements productifs et qui font sens, rechercher une productivité maximale et efficiente tout en faisant le pari

« des structures nouvelles » en modernisant les moyens de production. L’enjeu et le défi sont de rattraper le retard pris et de reconstruire une industrie moderne, à la recherche d’une compétitivité-valeur, notamment car l’industrie est « la tutrice des activités de services ».

AU MOINS 6 FILIÈRES STRATÉGIQUES

Ainsi, il convient de reconstruire une économie de production et de l’offre en « mettant le paquet » sur au moins 6 filières stratégiques sur lesquelles on est susceptible de développer des avantages comparatifs : la santé et la recherche médicale, la filière alimentaire et agro-alimentaire, l’aéronautique et la défense, la filière numérique et la tech, l’énergie et la transition écologique avec en ligne de mire le bâtiment et l’industrie automobile. Le développement de ces filières est guidé par Joseph Schumpeter pour qui le progrès technique et l’innovation démultiplient la production globale mais également par le choix d’une économie du bien-être articulée autour des besoins essentiels de la vie : augmenter la qualité et la quantité de l’alimentation, améliorer le niveau de soins et inventer l’habitat de demain dans un contexte écologique de sauvegarde et de sauvetage de la planète.

Toutes ces actions prendront du temps et ne reposent pas uniquement sur l’argent public. La fiscalité de la production et de la transmission doit être revue, tout comme la formation des futurs salariés des secteurs industriels ou le niveau des salaires. Bref, un vaste chantier !

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