Couverture du journal du 28/02/2024 Le magazine de la semaine

Vers une réindustrialisation verte des territoires

La dépendance française à des chaînes de valeur mondiales et éclatées a été exposée crûment à la lumière des crises liées au covid-19 et à la guerre russo-ukrainienne. Le projet de loi « industrie verte », adopté en première lecture, fin juillet, à l'Assemblée nationale, doit conjuguer les défis industriels français avec l’accompagnement de la transition écologique du secteur. Ces 15 mesures sont-elles suffisamment ambitieuses ? Est-ce à la hauteur du choc de compétitivité recherché dans le cadre de France 2030 ?

Vincent Maymo © Louis Piquemil - Echos Judiciaires Girondins Réindustrialisation

Vincent Maymo © Louis Piquemil - Echos Judiciaires Girondins

250 ans nous séparent des premiers jalons d’une révolution industrielle dont les problématiques restent pleinement d’actualité. « Si un pays étranger peut nous fournir une marchandise à meilleur marché que nous ne sommes en état de l’établir nous-mêmes, il vaut bien mieux que nous la lui achetions avec quelque partie du produit de notre propre industrie, employée dans le genre dans lequel nous avons quelque avantage », avançait alors Adam Smith, le père de la pensée classique, dans sa Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776). Une telle logique aurait ainsi pu présider aux délocalisations entreprises à la fin du vingtième siècle vers des destinations low-cost. Ces délocalisations ont en effet profité pendant un demi-siècle aux clients, bien heureux de voir le champ des consommations possibles s’élargir, comme aux actionnaires qui ont vu la rentabilité de leurs placements s’envoler. Pour autant ceux même qui ont facilité cette mutation du modèle productif français ont aussi perdu de vue que la richesse d’un territoire suppose qu’il trouve quelque avantage à l’échange.

BALANCE COMMERCIALE NÉGATIVE ET DETTE PUBLIQUE COLOSSALE

Ces délocalisations ont tristement jeté un écran de fumée sur une autre réalité. On pourra rappeler la perte de compétitivité d’une nation dont la balance commerciale est négative depuis vingt ans. On ne pourra non plus nier l’évolution inquiétante d’une dette publique passée de 700 milliards en 1996 à près de 3 000 milliards en 2023, quadruplant pour rattraper le montant du PIB d’un Hexagone qui vit désormais à crédit. On pourra surtout souligner l’impact plus profond sur les territoires d’activités autrefois florissantes mais qui n’ont su évoluer. La crise du covid et plus encore la guerre russo-ukrainienne ont mis en lumière notre dépendance à des chaînes de valeur internationales et éclatées : un pays qui n’est plus maître de ses productions ne l’est pas davantage de ses consommations et repose sur le bon vouloir de partenaires devenus concurrents. L’abandon des usines, le recul de l’emploi industriel et la perte de compétences inhérentes sont autant de symptômes du désintérêt porté à la production industrielle en France. Des pans entiers de nos territoires ont ainsi perdu une partie de leur ossature et l’on ne peut qu’ensemble en constater l’impact néfaste sur l’économie, l’environnement et le social.

Réindustrialiser la France conjugue un défi économique avec des problématiques de transition à la fois environnementales, sociales et sociétales

L’URGENCE D’UNE POLITIQUE INDUSTRIELLE

Une décennie après la première véritable prise de conscience par les gouvernements de l’urgence de la situation, la France doit se doter d’une politique industrielle capable de relever les défis d’un XXIe siècle déjà bien avancé. Car il s’agit aujourd’hui d’éviter l’anachronisme. Dès le début des années 2000, des clairvoyants comme Henri Martre, Robert Guillaumot ou Alain Juillet pointaient du doigt les challenges qui étaient les nôtres et l’urgence d’adopter une vision plus systémique de la situation en inscrivant notre modèle dans le temps long. L’importance des transformations de l’environnement nécessitait et nécessite encore une information utile pour l’anticipation, la décision et l’action. « Il faut savoir sortir des limites d’une vision territoriale, régionale, nationale ou continentale pour avoir une intelligence du monde. Si les menaces traditionnelles ou nouvelles sont multiples, les opportunités sont partout pour celui qui croit en l’avenir », nous rassurait Alain Juillet lors d’une allocution où se mêlent optimisme et pragmatisme. Cette vision long-termiste et systémique est essentielle pour construire des territoires compétitifs à l’échelle internationale. Or l’inefficacité des politiques successives questionne.

Réindustrialiser en respectant l’environnement, c’est aussi faire revivre des territoires que l’on avait laissés mourir

D’aucuns considèrent que les solutions mises en œuvre font figure de pansements en ne s’attaquant pas véritablement au nerf de la guerre. La prise de conscience tant attendue ne resterait-elle à ce jour qu’un doux rêve pour quelques idéalistes désireux de sauver un modèle économique, social et écologique à la française ? Proposées dans ce contexte historique nourri de blessures et de nombreuses incompréhensions, les 15 mesures de la loi « industrie verte » veulent conjuguer les défis industriels français avec l’accompagnement de la transition écologique du secteur.

Or, nous l’avons vu, relier industrie et France pourrait relever de l’oxymore tant le recul de la première a été structurel dans la seconde. Le sujet apparaît d’autant plus épineux qu’il conjugue en l’occurrence un défi économique avec des problématiques de transition à la fois environnementales, sociales et sociétales. Si « Redévelopper l’industrie dans (une ville, une région, un pays) où elle est en recul » pour paraphraser le petit Robert, constitue l’une des priorités du programme des cent jours d’Élisabeth Borne, le projet de réindustrialisation convoque une logique globale, systémique même, qui nous engage vers un renouveau du contrat social. L’ancien ministre de l’Économie et du Redressement productif, Arnaud Montebourg, relève lui-aussi l’ambiguïté du problème et confesse la nécessaire conjugaison de ces objectifs : « J’ai deux cerveaux : je veux réindustrialiser et je suis écologiste ». Et l’on n’a d’autre choix que de résoudre de tels dilemmes pour faire face à l’urgence de la situation sur le plan économique et social, nous l’avons dit, mais aussi lorsque l’on sait que 6 des 9 limites planétaires définies par Rockström et ses co-auteurs en 20091 ont déjà été franchies en 2023. Le projet de loi porté par le gouvernement sur la réindustrialisation verte veut dépasser des obstacles bien identifiés en travaillant à la « simplification d’implantations d’entreprises », l’« amélioration de la planification foncière », le « renforcement des leviers de décarbonation (commande publique, labels, économie circulaire) » et la « mobilisation de l’épargne des français ». Mais de telles idées, simples à énoncer, apparaissent beaucoup plus complexes à mettre en œuvre tant elles nécessitent de modifier en profondeur nos usages. Des progrès sont en cours et l’on voit les acteurs institutionnels et politiques s’ouvrir plus que par le passé à la vie entrepreneuriale. Néanmoins, les bonnes volontés s’affrontent avec des limites évidentes au regard des enjeux.

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UN DÉFAUT D’ATTRACTIVITÉ

Parce que nous avons appris à faire sans industrie ou parce que nous ne percevons pas nettement les conséquences de sa délocalisation, la réindustrialisation ne constitue pas à proprement parler une attente pour la plupart d’entre nous. L’image de l’industrie souffre d’un défaut d’attractivité forgé par des décennies d’industrie-bashing liées notamment à des pratiques non respectueuses de l’environnement et des hommes. Revenir sur le « suicide économique de la désindustrialisation », pour paraphraser Bruno Le Maire, nous impose d’embarquer les défis sociaux et environnementaux pour faire sens et canaliser l’ensemble des forces, au-delà des tensions partisanes. La réindustrialisation made in France définit une économie au service de l’homme et de sa qualité de vie. En ce sens, certains économistes sont tentés par une intervention, de plus, de l’État pour prioriser les domaines de la réindustrialisation dans une recherche d’indépendance sur les besoins essentiels mais aussi pour rééquilibrer la balance commerciale de la France. Si des orientations peuvent être encouragées, il ne faut pas perdre de vue la subsidiarité nécessaire à l’engagement des forces vives.

On ne peut que douter de la cohérence pour une nation de financer un pivotement stratégique de grande ampleur sans révolutionner son modèle de financement

Sur le terrain, les entrepreneurs prônent une posture opportuniste pour produire « partout où on peut restaurer la souveraineté industrielle française, de la mascotte des JO dont la production aurait pu être française, à la production d’aiguilles au Pays basque », nous explique Gilles Mathelié-Guinlet, ambassadeur néoaquitain des Forces Françaises de l’Industrie. L’innovation et l’agilité sont la clé pour retrouver de la compétitivité économique et valoriser pleinement le modèle social et écologique français. On retrouve ici l’argument qui faisait de la Responsabilité Sociale des Entreprises l’un des vecteurs de compétitivité de l’union européenne dans son rapport annuel de 2008 auquel elle consacrait son huitième chapitre. Faire de la réindustrialisation respectueuse de l’environnement nécessite de reconcevoir les produit en mobilisant des compétences spécifiques, à renforcer, intégrant notamment la circularité et les coûts humains de production. Au niveau microsocial, les entreprises investies repensent leurs modèle d’affaires que ce soit en amont avec l’usage de matières premières recyclées, comme en aval où la durée de vie et les services associés devront être renforcés. Le renouveau des bicyclettes illustre bien les possibilités offertes par une telle économie. Il s’agit au niveau macrosocial de reprogrammer le logiciel culturel des Français.

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LA GESTION DES ESPACES

La réindustrialisation se conçoit et s’inscrit dans le cadre plus général de l’écologie industrielle pour prendre en compte la gestion des ressources et des débouchés dans une approche écosystémique. La gestion des espaces est alors un des points d’achoppement lorsqu’il s’agit de redéfinir notre engagement dans les territoires ou de re-végétaliser des zones minéralisées. L’objectif de zéro artificialisation nette suppose de « faire émerger du foncier disponible » et pour cela de redonner vie à des territoires délaissés, les grandes zones urbaines étant saturées. Les « métropoles » comme Bordeaux ne peuvent supporter davantage de population, davantage de construction et davantage de transports. Ce point est devenu critique car les politiques d’urbanisation des dernières décennies se sont trop régulièrement opposées aux enjeux de transition : des zones construites à la va-vite, souvent pour des raisons électorales, en minéralisant et en faisant la part belle aux grands groupes nationaux plutôt qu’aux initiatives locales et entrepreneuriales. Les avis convergent d’ailleurs vers la renaturalisation, la réintroduction des arbres et des zones vertes indispensables à une maîtrise de la température et une humidification raisonnée des sols. Les implantations industrielles trouvent leur place plus loin, dans les territoires. La transition écologique nous invite à un retour vers les zones rurales, là où les friches sont nombreuses et les sites à revitaliser peu coûteux. Réindustrialiser en respectant l’environnement, c’est aussi faire revivre des territoires que l’on avait laissés mourir. Mais de telles greffes ne pourront prendre qu’en s’inscrivant dans un écosystème pour amener une vie sur les territoires : des familles, des entrepreneurs, des commerces de proximité, des administrations et des associations, des services médicaux et des infrastructures, mais aussi des arts, du fun et de l’aventure. Avec la vie, il faut compter sur la vie des affaires. La proximité d’affaires est un indispensable à la redynamisation et porte en fer de lance la notion de circuit court. Une telle proximité limite l’impact carbone, et renforce l’assurance que la production est réalisée en respectant des exigences à la fois économiques, environnementales et sociales. Mais elle ne peut s’envisager sans embarquer en profondeur un projet de rénovation de l’attractivité des territoires : « Il faut que les entreprises d’un territoire travaillent en meute », précise encore Gilles Mathelié-Guinlet. Innover, c’est aussi penser en termes de coopération, travailler en réseau, vivre ensemble.

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UN FINANCEMENT À LA HAUTEUR ?

Dernier point de cette tribune et mesure importante du projet de loi industrie verte, on peut se demander si le financement de la réindustrialisation est à la hauteur du choc de compétitivité recherché dans le cadre de France 2030. Peut-être faut-il rappeler les « 54 milliards d’euros d’investissement » orientés sur la période « 2022-2027 en faveur de l’industrie, des technologies innovantes et de la transition écologique ». Dans le cadre du projet de loi « Industrie verte », on parle aussi plus spécifiquement de 5 milliards d’euros véhiculés d’une part via la création d’un nouveau support, le « Plan Épargne Avenir Climat » et d’autre part via l’orientation d’une partie de l’épargne retraite. Enfin, et surtout, le crédit d’impôt viserait à diriger quelques 3 milliards d’investissements par an jusqu’en 2030. De tels montants sont évidemment consistants, voire très importants à l’échelle française et l’on aurait envie de reprendre la formule de Paul Reynaud, ministre de Daladier, qui en 1939 se voulait rassurant : « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts ». Mais il faudrait pour cela fermer les yeux sur la réalité des échanges internationaux. La finance du XXIe siècle se joue en milliers de milliards, avec des acteurs comme BlackRock qui gérerait 10 000 milliards à lui seul ou les plus de 15 000 milliards sous gestion pour les 10 principaux fonds de pensions internationaux. Parmi ces derniers, le seul fonds public japonais GPIF capitalise 1 412 milliards d’euros, soit davantage que le PIB de l’Espagne en 2020. Il s’est fait remarquer en 2021 par un rendement exceptionnel de 25,15 % générant plus de 286 milliards d’euros de gains, des fonds qui peuvent être investis dans les entreprises nationales ou internationales, dans les terres agricoles ou dans l’immobilier. Les quelques dizaines de milliards investies d’ici 2030 en France apparaissent bien dérisoires et illustrent une nouvelle fois les limites de notre modèle centralisé et court-termiste de notre financement de l’économie. Un pays ne peut fonctionner sans constituer des fonds de capitalisation de grande ampleur pour alimenter l’économie et accompagner les transitions. Il ne peut pas davantage délaisser les investissements en intelligence en leur préférant l’immobilier et les assurances vie lesquels constituent en France la majeure partie du patrimoine des ménages. On ne peut que douter de la cohérence pour une nation de financer un pivotement stratégique de grande ampleur sans révolutionner son modèle de financement, casser les codes et révolutionner les usages. Si le défi français est incommensurable, ce serait sans compter sur un héritage culturel national où, pour paraphraser Beaumarchais, « la difficulté de réussir ne fait qu’ajouter à la nécessité d’entreprendre ».

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