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[ Dossier Présidentielle 2022 ] Politique budgétaire : un équilibre à trouver

La prochaine élection présidentielle est l’occasion de faire un tour d’horizon des enjeux économiques du prochain quinquennat. Parmi ceux-ci figurent le pouvoir d’achat, l’emploi, la fiscalité, les retraites, le logement, la transition climatique. Cette semaine, focus sur les politiques monétaire et budgétaire à mener dans un contexte d’inflation qui repart en flèche.

Jean-Marc FIGUET et Christian PRAT DIT HAURET, professeurs à l’Université de Bordeaux, écologique

Jean-Marc FIGUET et Christian PRAT DIT HAURET, professeurs à l’Université de Bordeaux © Atelier Gallien - Echos Judiciaires Girondins

Certains auraient tendance à l’oublier mais l’économie française est insérée, d’une part, dans la zone euro, et d’autre part, dans l’économie mondiale. Le contexte macroéconomique influencera donc nécessairement les décisions de politique économique du futur gouvernement. Les décisions de politique monétaire de la BCE et les marges de manœuvre de la politique budgétaire française dicteront ses choix économiques. On comprend que, derrière les promesses électorales, l’exercice du pouvoir s’inscrira dans une autre réalité.

STABILISATION ÉCONOMIQUE

La politique monétaire et la politique budgétaire ont pour objectif commun la stabilisation économique. La politique monétaire s’occupe principalement de lutter contre l’inflation (2 % par an dans la zone euro). Quant à la politique budgétaire, elle est concentrée sur la production et l’emploi. L’épisode de la crise sanitaire a montré que ces deux politiques pouvaient intelligemment collaborer pour contribuer à la stabilisation : c’est le fameux policy mix. Ces dernières années ont été ainsi marquées par la dominance budgétaire.

Dans un contexte de faible inflation, la politique monétaire de la BCE s’est, en effet, montrée très accommodante : l’économie européenne a été inondée de liquidités et l’endettement public et privé s’est réalisé à des taux d’intérêt historiquement faibles, voire négatifs. Les États de la zone euro, notamment l’État français, ont pu alors financer les nécessaires mesures d’urgence, par le déficit budgétaire et donc l’accumulation de dette (115 % du PIB fin 2021). La politique budgétaire a pu jouer son rôle d’amortisseur sans tenir compte des règles fixées par le pacte de stabilité et de croissance et sans se soucier des conditions d’endettement. Ce policy mix a produit des résultats spectaculaires, puisque les effets négatifs de la crise ont été résorbés rapidement. La croissance économique en France a atteint un niveau record de 7 % du PIB en 2021 et le chômage, bien que toujours trop élevé, a été rarement aussi faible (8 % de la population active). Ces succès ont laissé penser que cette coordination de la politique monétaire et de la politique budgétaire pouvait perdurer. Oui, mais voilà, l’inflation, un phénomène dont on s’inquiétait de la disparition avant la crise, a resurgi pour atteindre des niveaux inconnus depuis la création de la zone euro en 1999.

AUGMENTATION DES PRIX DE 2,9 % EN JANVIER 2022

En janvier 2022, les prix à la consommation en France ont augmenté de 2,9 % sur douze mois glissants, après 2,8 % en décembre (INSEE, 2022). Nous avons tous constaté une hausse du prix de l’énergie et des produits alimentaires alors que la croissance des salaires est plus faible (+1,5 % en 2021 pour les entreprises de plus de 10 salariés). S’ensuit une perte de pouvoir d’achat pour les ménages, notamment les plus pauvres.

La politique monétaire accommodante questionne la poursuite de l’endettement des ménages (150 % du PIB)

présidentielle 2022, économie

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De façon connexe, la politique monétaire accommodante questionne la poursuite de l’endettement des ménages et des sociétés financières (150 % du PIB, un record de la zone euro), de l’augmentation des prix immobiliers (+ 13 % en Nouvelle-Aquitaine en 2021) et de la valorisation des actions sur les marchés financiers (+ 30 % pour le CAC40). Il est difficile de prévoir un retournement de ces marchés, mais nous savons tous que les arbres ne montent pas jusqu’au ciel.

INFLATION : PROBLÈME CENTRAL EN EUROPE ET AUX ÉTATS-UNIS

L’inflation devient un sujet central en Europe, comme il l’est déjà aux États-Unis. La dernière réunion de la BCE, le 3 février, confirme qu’aujourd’hui l’inflation préoccupe plus les banquiers centraux que la croissance économique (estimée à environ 4 % en France en 2022). Si l’inflation devient durable, elle remettra en cause le policy mix que nous avons connu depuis le début de la crise et qui nous laissait penser que nous pouvions indéfiniment nous endetter à taux zéro. La BCE sera plus attentive aux évolutions de prix comme son mandat l’y oblige.

DURCISSEMENT DE LA BCE

Pour conserver sa crédibilité, la BCE pourrait durcir sa politique. Elle pourrait, d’une part, réduire ses injections de liquidités sur les marchés et, d’autre part, relever son taux d’intérêt directeur, fixé à 0 % depuis des lustres. Rien de plus banal en somme. Sauf que l’origine de l’inflation n’est pas, pour l’instant monétaire, mais réelle. Elle provient de rigidités de l’offre sur les marchés de produits, d’un choc positif de demande suite au confinement et de rupture dans les chaînes logistiques. Or, les autorités monétaires agissent traditionnellement sur les causes monétaires de l’inflation. Il n’est donc pas certain que le resserrement de la politique de la BCE produise rapidement les effets escomptés. Et puis, n’oublions pas que tout relèvement des taux d’intérêt se traduira par une augmentation du coût de l’endettement. Les ménages et les entreprises auront plus de difficultés à obtenir des crédits de la part de leur banque. La réduction de l’offre de crédits réduira la croissance.

DETTE PUBLIQUE INSOUTENABLE

Plus grave, si la BCE décide d’augmenter son taux d’intérêt directeur, la question de la soutenabilité de la dette publique se posera. Schématiquement, la dette publique est considérée comme soutenable lorsque le taux de croissance de l’économie est supérieur au taux d’intérêt. Tant que cette condition est vérifiée, les recettes fiscales sont considérées comme suffisantes pour rembourser la charge de la dette. Lorsqu’elle n’est plus vérifiée, les États se retrouvent en difficulté. Une solution est d’augmenter la fiscalité. Mais cette solution produit des effets pervers : elle réduit la croissance, donc les recettes fiscales futures, ainsi que l’incitation à travailler et à innover, donc la croissance. On voit bien le challenge auquel est désormais confrontée la BCE : elle doit, conformément à son mandat, retrouver un niveau d’inflation autour de 2 % sans que ces décisions ne contraignent trop les États.

HYPER-DETTE : TRIANGLE DES BERMUDES SYSTÉMIQUE

On ne peut plus continuer avec un budget en déficit depuis 40 ans et un endettement colossal qui défie l’entendement. Le déficit budgétaire de l’État s’est élevé à 171 milliards d’euros en 2021, soit près de 7 % du PIB et le montant de la dette avoisine les 3 000 milliards de dollars, soit l’équivalent de 115 % du PIB. La France est ainsi entrée dans la zone turbulente de l’hyper-dette qui est un triangle des Bermudes systémique. Il conviendrait d’en sortir au plus vite en prenant plusieurs mesures. Tout d’abord, comme l’a fait l’Allemagne, il faudrait modifier la Constitution et interdire le vote d’un budget en déficit pour éviter la poursuite de l’hémorragie. Cela serait un premier signal envoyé aux marchés financiers. Ensuite, il faut développer notre production de biens et de services afin d’augmenter la base de collecte des 3 impôts principaux constitutifs du budget de l’État : la TVA (cela dépend du niveau de consommation des Français, et donc de leur pouvoir d’achat), l’impôt sur le revenu (pour cela, il faudrait que les Français bénéficient d’une augmentation de leur revenus du capital et du travail) et de l’impôt sur les sociétés (pour cela, il faut que les entreprises augmentent leurs niveaux de bénéfices avant impôt et c’est donc leur compétitivité qui est la question centrale).